Une brève histoire de Bitcoin

L’histoire de Bitcoin a tout l’air d’un mythe, fait de symboles et de mystères : un cyber-mythe composé de pseudonymes, d’e-mails, de forums de discussions, de sites web et de hacking. Les détails concernant sa création constituent déjà une sorte de récit fantastique. La date de conception est hautement symbolique : Bitcoin, protocole de paiement ayant pour objectif de remplacer le système bancaire, a été créé en 2008, la même année que la crise financière mondiale faisant suite à celle des subprimes. De plus, l’identité de son créateur, qui se cache sous le pseudonyme de Satoshi Nakamoto, n’est toujours pas connue publiquement ; et, encore plus intriguant, il a disparu du web depuis 2010.

L’œuvre de Satoshi Nakamoto

L’idée de monnaie électronique propre au cyberespace n’est pas nouvelle : à la fin des années 1980 et au début des années 1990, avec l’émergence d’Internet et du e-commerce, cela semblait aller de soi. Elle s’est notamment développée au sein de la mouvance crypto-anarchiste (aussi appelée cypherpunk), s’opposant au contrôle gouvernemental de l’information sur le web et préconisant des moyens cryptographiques pour y remédier. Bitcoin s’inscrit dans la lignée de projets antérieurs, réalisés par des cypherpunks ou par des gens influencés par les idées des cypherpunks : on peut citer le Ecash de David Chaum (1989), le Hashcash d’Adam Back (1997), la b-money de Wei Dai (1998) et le Bitgold de Nick Szabo (2005). En résolvant chacun des problèmes rencontrés par ces projets, Bitcoin a réussi là où ils avaient échoué.

Satoshi affirme avoir travaillé sur Bitcoin depuis 2007. Il réserve dès août 2008 le nom de domaine du site officiel : bitcoin.org. Le 31 octobre, il met en ligne le livre blanc de Bitcoin, qui est un court document de 9 pages décrivant le fonctionnement du protocole, intitulé Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash System. Le 1er novembre, il publie un message dans une liste de diffusion consacrée à la cryptographie dans lequel il affirme « avoir travaillé sur un nouveau système de monnaie électronique qui est complètement pair-à-pair et qui ne requiert aucun tiers de confiance » et il donne un lien vers son document.

Le 9 novembre 2008, il enregistre le projet Bitcoin sur SourceForge.net, une plateforme d’hébergement de projets open-source (le projet sera plus tard transféré sur GitHub). Dans les deux mois qui suivent, il s’attelle à implémenter une version fonctionnelle de son idée.

Le lancement de Bitcoin se fait le 3 janvier 2009. Pour prouver que le lancement n’a pas eu lieu avant, Satoshi inscrit dans le tout premier bloc créé (genesis block) le titre de la une du Times de ce jour-là :

The Times 03/Jan/2009 Chancellor on brink of second bailout for banks

Cette phrase, qui annonce que le ministre des finances britannique est sur le point de renflouer les banques pour la deuxième fois, est très évocatrice quand on sait que Bitcoin est une réaction au système bancaire actuel.

Les débuts sont difficiles mais, peu à peu, Satoshi est rejoint dans son projet par d’autres passionnés. Le 12 janvier, la première transaction a lieu entre lui et Hal Finney (Hal), un développeur cypherpunk américain de 52 ans. Satoshi sera également rejoint début mai par Martti Malmi (sirius), un jeune finlandais de sensibilité anti-étatique se proposant d’aider au développement de Bitcoin.

Un phénomène d’ampleur mondiale

Progressivement, le phénomène prend de l’ampleur. Le forum officiel bitcointalk.org est créé en novembre 2009 et devient un lieu d’échange privilégié entre les utilisateurs de la monnaie numérique.

Le 18 mai 2010, un utilisateur du forum bitcointalk, Laszlo Hanecz (laszlo), poste un message dans lequel il explique vouloir échanger 10 000 bitcoins contre 2 grandes pizzas « pour qu’il lui en reste le lendemain ». Après 3 jours il trouve une personne qui veut bien procéder à la transaction et, le 22 mai, le paiement est réalisé. C’est la première fois que quelqu’un achète un bien réel avec des bitcoins. Cette histoire est connue comme l’histoire de la pizza la plus chère du monde. Les 10 000 bitcoins utilisés, qui équivalaient à 40 dollars à l’époque, valent, 8 ans après, plus de 80 millions de dollars. Le 22 mai est depuis devenu pour les bitcoineurs « le jour de la pizza » lors duquel des milliers de pizzas sont partagées dans le monde.


Photo des pizzas achetées par Laszlo

Le 11 juillet 2010, la dernière version de Bitcoin est mentionnée sur Slashdot, un site d’actualité pour les amateurs de technologie et de jeux vidéos : cette mention fait monter le nombre d’utilisateurs en flèche. Le 17 juillet, Mt. Gox, la plateforme d’échange la plus connue de l’histoire de Bitcoin, est ouverte. Fondée par Jed McCaleb, le créateur de eDonkey, il s’agissait initalement d’une plateforme d’échange de cartes Magic, MTGOX étant l’acronyme de Magic: The Gathering Online eXchange. Par la suite, Jed McCaleb vendra la plateforme à Mark Kerpelès, un français résidant au Japon.

Fin 2010, Satoshi disparaît. Il laisse les rênes du projet à Gavin Andresen, un américain qui a réussi à gagner sa confiance, et il transfère les droits du site et du forum officiels à Martti Malmi. En mai 2011, il écrit à ce dernier :

Je suis passé à autre chose et je ne serai probablement plus là à l’avenir.

Cependant, le projet continue sans lui et c’est d’ailleurs cette absence qui permet à la communauté de grandir. Le phénomène prend progressivement de l’ampleur et le mythe continue de s’écrire.

En février 2011, la plateforme Silk Road est lancée. Il s’agit d’une plateforme de marché sur le dark web, où l’on s’échange principalement de la drogue et dont la particularité est qu’elle n’accepte que les bitcoins. Son créateur, Ross Ulbricht, est un grand partisan du marché libre et la plateforme est censée être une réalisation de cet idéal.

Au printemps 2011 survient la première grosse bulle spéculative du bitcoin. En l’espace de quelques mois, le prix passe de 1$ à 30$ pour ensuite retomber autour des 2$. L’avantage de cette hausse brutale du prix est que le bitcoin fait parler de lui et attire de nouveaux utilisateurs et investisseurs. En juin 2011, Wikileaks commence à accepter les dons en bitcoins. En novembre, c’est WordPress qui se met à autoriser les paiements en bitcoins.

Irrémédiablement, le cours continue de monter. La seconde bulle du bitcoin a lieu en avril 2013 et coïncide avec la crise chypriote, crise qui s’est soldée par un plan de sauvetage des banques impliquant la ponction des comptes bancaires de la Bank of Cyprus. La relation de cause à effet est difficile à prouver mais la coïncidence est hautement symbolique.

Fin 2013 survient la troisième bulle du bitcoin, son prix atteignant les 1150$ début décembre. Cette période est aussi marquée par la fermeture de Silk Road par le FBI en octobre 2013, et par le piratage de Mt. Gox en février 2014, lors duquel près de 750 000 bitcoins sont volés. Ces deux évènements contribuent grandement à l’éclatement de la bulle qui instaurera un marché baissier pendant près de 2 ans.

Le minage s’est également développé au fur et à mesure des années. Au début, Satoshi était le seul à utiliser son ordinateur pour miner, si bien qu’on estime qu’il aurait acquis à lui seul plus d’un million de bitcoins. Puis d’autres se sont mis à le faire. Avec la valeur du bitcoin qui augmentait, le minage devenait de plus en plus efficace. D’abord, la validation se faisait par l’intermédiaire du processeur central de l’ordinateur (CPU, Central Processing Unit). Puis, le minage par processeur graphique (GPU, Graphics Processing Unit), consommant moins d’énergie, a pris le relai. Enfin, à partir de 2013, des circuits intégrés spécialisés (ASIC, Application-Specific Integrated Circuit) sont progressivement apparus sur le marché : en étant 10 fois plus efficaces que les processeurs graphiques, ils les rendaient obsolètes. Lentement mais sûrement, le minage s’est professionnalisé et est devenu une véritable industrie. Aujourd’hui, il existe des fermes de minage aux quatre coins de la planète, notamment là où le coût de l’électricité et du refroidissement des machines est bas comme en Chine et en Islande.

Qui a créé Bitcoin ?

Le point le plus mystérieux de l’histoire de Bitcoin est l’identité de son créateur, l’individu se cachant derrière le pseudonyme de Satoshi Nakamoto. Ce dernier a en effet méticuleusement caché toute trace qui pourrait le relier à une personne réelle. Cette anonymité rappelle celle de John Galt dans Atlas Shrugged, le roman de Ayn Rand. En effet, la question « Qui est Satoshi Nakamoto ? » est sur toutes les bouches lorsque l’on parle de Bitcoin.

Sur son profil de la P2P Foundation, il se présente comme un homme né le 5 avril 1975 au Japon. Cependant, l’utilisation de l’orthographe anglaise et du vocabulaire propre au Royaume-Uni dans ses messages publics ainsi que le choix du Times pour dater le 1er bloc, font penser qu’il a une culture britannique.

Beaucoup pensent qu’il s’agit de Nick Szabo, l’américain à l’origine du Bitgold, l’un des prédecesseurs de Bitcoin. Une enquête menée par des linguistes comparant ses écrits avec le livre blanc de Bitcoin a conclu qu’il était le meilleur candidat. Néanmoins, il a démenti la chose à plusieurs reprises.

En mars 2014, Dorian Satoshi Nakamoto, un californien d’origine japonaise de 64 ans, est désigné par un journaliste comme étant le créateur de Bitcoin. Le profil semble concorder : passionné de mathématique et de cryptographie, il aurait travaillé sur des projets confidentiels pour le compte de l’armée et de grandes entreprises. Mais il niera immédiatement devant la presse. Le 7 mars, le réel Satoshi Nakamoto poste un commentaire sur le site de la P2P Foundation avec son compte personnel : « Je ne suis pas Dorian Nakamoto. »

D’autres théories plus fantaisistes existent comme celle d’un consortium de plusieurs entreprises privées. Cette théorie suggèrerait que Satoshi Nakamoto serait un contraction des noms des 4 groupes Samsung, Toshiba, Nakamichi et Motorola. Une autre théorie va encore plus loin en affirmant que Bitcoin serait une opération noire de la NSA impliquant une cinquantaine de personnes.

Un cas plus controversé est celui de Craig Wright. Le 8 décembre 2015, deux articles (l’un de Wired, l’autre de Gizmodo) affirment que cet australien de 45 ans serait Satoshi Nakamoto. Suite à cela, il disparaît pendant quelques mois avant de réapparaître le 2 mai 2016. Il annonce alors sur son blog qu’il est bien le créateur de Bitcoin et prétend le prouver en publiant une signature électronique liée à Satoshi Nakamoto. Mais il s’agit en réalité d’une tromperie : la signature en question était une signature accessible publiquement. Il promet alors de nouvelles preuves, avant de renoncer définitivement quelques jours plus tard, ce qui fait que beaucoup de gens pensent qu’il aurait menti. Plus récemment, le 26 février 2018, un nouveau rebondissement intervient dans l’affaire : Ira Kleinman attaque Craig Wright en justice et lui réclame 5 milliards de dollars pour, entre autres, avoir volé des bitcoins à son frère, Dave Kleiman. Dave Kleiman était un associé de Craig Wright mort en 2013. Selon ce scénario Kleiman aurait fait partie du groupe qui a créé Bitcoin, tout comme Craig Wright. Tout ceci reste néanmoins un ensemble de spéculations.

Le débat sur la scalabilité

Lorsqu’il a créé Bitcoin, Satoshi pensait qu’il supporterait naturellement la hausse de la demande. C’est ce qu’on appelle la scalabilité (scalability) ou le passage à l’échelle : la capacité du réseau à s’adapter en cas de forte demande. Dans Bitcoin, cette scalabilité est déterminée par la taille limite des blocs (un bloc est un ensemble de transactions ajouté à la chaîne de blocs toutes les 10 minutes en moyenne). Originellement, Satoshi n’avait pas prévu de limite, mais le 15 juillet 2010, il a fixé arbitrairement la taille limite des blocs à 1 Mo pour éviter le spam et les attaques par déni de service (DDoS). Cette taille limite est depuis codée en dur dans le protocole.

Lorsque Satoshi est parti, des discussions ont eu lieu pour savoir quand et à quel point on devait augmenter cette limite. Au début, le nombre de transactions était très loin de remplir les blocs et donc il n’y avait pas lieu de se faire du souci : le système croissait sans problème. Cependant, au fil des années, certaines personnes se sont mises à s’inquiéter de l’augmentation de la taille des blocs : celle-ci pourrait, selon eux, mener à une centralisation de Bitcoin entre les mains de quelques mineurs qui seraient les seuls à pouvoir faire tourner le protocole. De l’autre côté, d’autres personnes restaient persuadées que le système de Satoshi fonctionnait et qu’il fallait augmenter progressivement cette limite pour accueillir une demande croissante.

Cette opposition s’est intensifiée au fil des années et est devenu ce qu’on appelle aujourd’hui le débat sur la scalabilité de Bitcoin (Bitcoin Scaling Debate). Deux camps s’opposaient.

Le premier était celui des partisans des petits blocs (small-blockers), qui voulaient conserver la limite de la taille des blocs à 1 Mo, tout en prônant une scalabilité hors-chaîne où la majorité des transactions aurait lieu en dehors de la chaîne de blocs. Cette dernière se ferait par le biais de solutions comme le Lightning Network. Dans ce camp on retrouvait une majorité des développeurs de Bitcoin Core, l’implémentation principale de Bitcoin, ainsi que des personnes associées à l’entreprise Blockstream. On peut citer Amir Taaki, Peter Todd, Adam Back, Gregory Maxwell, Peter Wuille ou encore Luke-jr.

Le second camp était celui des partisans des gros blocs (big-blockers), qui voulaient augmenter la taille limite des blocs (à 2 ou 8 Mo dans un premier temps) pour mettre le réseau à l’échelle de la demande. On retrouvait dans ce camp des gens comme Gavin Andresen, Mike Hearn ou Jeff Garzik.

En 2017, les blocs ont commencé à être pleins, ce qui a engendré une augmentation des frais de transaction (jusqu’ici minimes) et des temps de confirmation. Le débat s’est alors envenimé et s’est finalement soldé le 1er août 2017 par une duplication (hard fork) de la chaîne de Bitcoin en deux chaînes distinctes : Bitcoin (BTC), soutenu les partisans des petits blocs, qui reste la chaîne la plus plébiscitée et la plus sécurisée ; et Bitcoin Cash (BCH), soutenu par les partisans des gros blocs, qui représente en terme de prix, de transactions et de minage environ 10 à 15 % de Bitcoin. Mais plus que la chaîne, c’est la communauté qui s’est ainsi scindée en deux.

Merci d’avoir lu cet article.

 


Références

Nathaniel Popper, Digital Gold, 2016.
Adli Takkal Bataille, Jacques Favier, Bitcoin, la monnaie acéphale, 2017.
Daniel Morgan, The Great Bitcoin Scaling Debate — A Timeline, 3 décembre 2017.


Crypto-enthousiaste et amateur de gros blocs.

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