Bitcoin, Bitcoin Cash et gouvernance

De prime abord, il paraît étrange de parler de gouvernance à propos d’une chose comme Bitcoin, qui est souvent dépeint comme un système ouvert et décentralisé qui n’est dirigé par rien d’autre que des algorithmes. Cette vision naïve est valide dans un certain contexte : le système fonctionne bien en se basant sur un ensemble de règles informatiques, appelées règles de consensus, qui déterminent la validité des transactions et des blocs. Cependant, comme je le décrivais dans mon article sur les mises à jour de Bitcoin, ces règles ne sont pas immuables et il est possible de les modifier. Se pose donc la question de la gouvernance : qui dirige l’évolution du protocole ? qu’est-ce qui fait qu’un changement est mis en place ou non ?

Contrairement aux systèmes informatiques centralisés, Bitcoin n’a pas d’autorité centrale qui choisisse l’orientation de son avenir. Le protocole ne permet pas non plus la prise de décision en son sein : il s’agit simplement d’un ensemble de règles strictes modifiables de l’extérieur. L’évolution de Bitcoin est donc soumise à une dynamique sociale externe. Les différents acteurs de la communauté doivent se mettre d’accord pour procéder à un changement. Bitcoin ressemble en cela au langage humain, qui est également un protocole de communication ouvert dont la gouvernance résulte du choix des règles que vont appliquer les membres de la communauté pour échanger.

Principes généraux

La modification des règles de consensus ne se fait pas de n’importe quelle manière et suit quelques principes généraux.

L’effet de réseau

La première caractéristique de la gouvernance de Bitcoin est l’effet de réseau : l’utilité du réseau dépend directement de la quantité de personnes qui l’utilisent. En tant qu’intermédiaire d’échange, le bitcoin a d’autant plus de valeur qu’il y a de personnes prêtes à l’accepter. C’est un effet qu’on retrouve dans le milieu du réseau social : Facebook n’a d’intérêt que parce que vos amis sont inscrits dessus.

Cet effet de réseau pousse la communauté de Bitcoin, dans une certaine mesure, à rester unie malgré les dissensions et à essayer de trouver des compromis. De cette manière, il pousse également à l’inertie : puisqu’aucune modification contentieuse ne peut être réalisée sans sacrifier l’effet de réseau, le système est condamné à un certain immobilisme. C’est d’ailleurs ce qui a paralysé Bitcoin pendant des années lors du débat sur la scalabilité : la communauté a été incapable de se mettre d’accord sur une solution et le système n’a pas évolué.

De plus, l’effet de réseau favorise les soft forks aux dépens des hard forks. Le soft fork est un changement rétrocompatible du protocole qui permet à tous les nœuds (y compris ceux qui n’ont pas mis leur logiciel à jour) de rester connecté au réseau, tandis qu’un hard fork provoque un rejet des nœuds n’appliquant pas des nouvelles règles. Ce favoritisme ne tient pas compte de la gravité des changements : un soft fork peut constituer une modification profonde du protocole comme l’est SegWit, et un hard fork peut être issu d’une modification naturelle, comme l’augmentation de la taille limite des blocs qui est prévue depuis les premières heures1.

Malgré l’activation de SegWit, Bitcoin (BTC) a conservé une grande partie de son réseau, et avec cela son nom, son sigle boursier, sa valeur, son taux de hachage, etc. En augmentant la taille limite des blocs à 8 Mo, Bitcoin Cash (BCH) a perdu l’ensemble de l’infrastructure de Bitcoin et a dû en reconstruire une.

Effet de réseau

L’importance de l’idéologie

Une deuxième chose qui impacte la gouvernance du protocole est le corpus de valeurs idéologiques qu’entretiennent les membres de la communauté. La vision que l’on se fait de Bitcoin détermine en effet quels compromis on est prêt à faire.

Qu’est-ce que Bitcoin ? Le livre blanc le définissait en 2008 comme un système de liquide électronique pair-à-pair : a peer-to-peer electronic cash system. Aujourd’hui, la définition générale de Bitcoin est celle d’un protocole de paiement pair-à-pair fonctionnant sans autorité centrale grâce à un mécanisme de validation par preuve de travail. Mais cette définition, qui semble être acceptée par tous, est assez floue pour permettre un grand nombre de nuances, et deux visions concurrentes semblent s’être dégagées.

Le première vision met en avant le caractère distribué de Bitcoin. Ses partisans veulent garantir la possibilité d’entretenir un nœud à un grand nombre de personnes pour qu’ils puissent vérifier leurs paiements de manière absolue sans intermédiaire de confiance. Cela implique notamment de limiter la taille des blocs à un minimum. Ils sont donc prêts à sacrifier l’utilisation de Bitcoin comme moyen d’échange pour ne conserver que la caractéristique de réserve de valeur : en témoignent les frais de transaction s’élevant à plusieurs dizaines de dollars en décembre dernier. L’aspect monétaire passe donc en second et le passage à l’échelle doit être réalisée par le biais d’optimisations techniques comme SegWit ou le Lightning Network.

La seconde vision privilégie le caractère monétaire de Bitcoin. Ses partisans souhaitent que le protocole soit utilisé en tant que véritable monnaie tout autour du monde en faisant concurrence aux monnaies fiat et aux systèmes de paiement numériques existants comme Visa, Mastercard, Paypal ou encore Apple Pay. Pas question ici que le système soit régulièrement congestionné et que les frais de transaction explosent : la limite sur la taille des blocs n’a pour but que de dissuader les attaques par déni de service et n’est pas censée être atteinte périodiquement. L’aspect décentralisé et pair-à-pair est secondaire : l’utilisateur moyen doit se contenter d’utiliser un portefeuille léger (SPV) et le maintien d’un nœud complet est réservé, de par son coût, aux mineurs et aux gros marchands. Les partisans de cette vision font confiance aux incitations économiques et à la concurrence entre les différents acteurs pour garantir la sécurité des utilisateurs.

La première vision se retrouve du côté des partisans des petits blocs soutenant Bitcoin (BTC) alors que la seconde est partagée par les partisans des gros blocs qui forment maintenant la communauté de Bitcoin Cash (BCH).

Ces deux visions partagent aussi des valeurs communes. On peut citer la règle informelle de la limite des 21 millions qui garantit la nature déflationniste du bitcoin. En effet, rien n’empêcherait de la modifier, et il est à peu près certain que, si Bitcoin réussissait d’une manière ou d’une autre à s’imposer en tant que monnaie, certaines personnes se mettraient à réclamer la mise en place d’une inflation limitée.

Un autre principe informel est le respect de l’immutabilité de la chaîne de blocs qui assure une forte résistance à la censure en interdisant tout changement qui viendrait corrompre l’historique des transactions, quelle que soit l’excuse invoquée (perte, vol, etc.) À titre d’exemple, Ethereum a déjà mis à mal ce principe.

Enfin, les deux communautés sont intimement convaincues que la preuve de travail actuelle est la seule méthode qui puisse sécuriser le système de manière satisfaisante, et que les circuits intégrés spécialisés (ASIC), décriés au moment de leur apparition, sont maintenant une bonne chose en rendant inutile l’opération d’un pirate qui minerait en prenant le contrôle de milliers d’ordinateurs.

Les acteurs de la gouvernance

Venons-en à présent aux différents groupes qui interviennent dans la gouvernance de Bitcoin. On distingue usuellement trois catégories de personnes qui agissent sur le réseau : les développeurs qui programment les versions du protocole, les mineurs qui valident la chaîne de blocs, et les utilisateurs qui utilisent le protocole pour réaliser des transactions. À ces trois catégories, on peut y ajouter une dernière : les influenceurs qui n’interviennent pas directement sur le réseau mais qui orientent les choix que réalisent notamment les utilisateurs. Notez que ces catégories ne s’excluent pas mutuellement et qu’on peut tout à fait être développeur, utilisateur et influenceur à la fois.

Les développeurs

Développement

Les développeurs sont ceux qui travaillent directement au maintien et à la mise à jour du protocole en développant les implémentations complètes utilisées par les mineurs et par une partie des utilisateurs.

Il va de soi que l’implémentation de référence, qui est la plus utilisée et qui sert de modèle aux autres implémentations, est la plus importante. Pour Bitcoin (BTC), l’implémentation historique Bitcoin Core joue un rôle central dans le développement du protocole. Bitcoin Core est un projet open-source hébergé sur la plateforme Github. Le dépôt contenant le code source est en théorie ouvert à tous : n’importe qui peut contribuer au développement en proposant un changement (pull request). Toutefois, il existe un groupe limité de « mainteneurs » pouvant intégrer ces contributions au programme2. En outre, il y a un mainteneur principal se charge de donner et révoquer cette possibilité d’apporter des changements : cette position d’autorité a été occupée successivement par Satoshi Nakamoto, Gavin Andresen et Wladimir van der Laan, actuellement en place. Les mainteneurs contrôlent également l’accès aux propositions d’amélioration de Bitcoin aussi appelées BIP (pour Bitcoin Improvement Proposal).

Bitcoin Core n’a donc pas vraiment un fonctionnement démocratique et est contrôlé par une petite quantité de personnes. De manière générale, les développeurs ont un approche assez conservatrice : si un changement est controversé et suscite le débat, alors il n’est pas intégré au projet. Cependant, ce n’est pas forcément significatif puisque le sentiment dominant au sein de l’équipe de Bitcoin Core est la réticence à l’augmentation de la taille limite des blocs et la préférence pour les soft forks.

Quoiqu’il en soit, quel que soit le contrôle que possèdent certains développeurs sur l’implémentation principale, ces derniers ne contrôlent pas le protocole : n’importe qui peut modifier les règles de consensus en développant sa propre implémentation et en recueillant le support d’une partie des mineurs et des utilisateurs.

Les mineurs

Les mineurs sont ceux qui valident la chaîne et sont rémunérés en bitcoins par le protocole. De par leur investissement, il est dans leur intérêt que le jeton acquière beaucoup de valeur.

Les mineurs jouent un rôle majeur dans l’écosystème de Bitcoin : ils sont en charge de la sécurité du système. S’il n’y a pas assez de puissance de calcul pour valider la chaîne de blocs, celle-ci n’est pas sécurisée. Les coopératives de minage (mining pools), qui regroupent les mineurs voulant optimiser leurs revenus, constituent la quasi-totalité du taux de hachage et ont donc un certain poids dans la prise de décision.

Même si cela ne suffit pas, les mineurs peuvent soutenir un hard fork en lui apportant une grande quantité de puissance de calcul. Bitcoin Cash a ainsi eu l’avantage d’avoir été soutenu par les grandes coopératives de minage comme ViaBTC. Les mineurs peuvent également, en s’alliant pour réunir la majorité du taux de hachage, prendre l’initiative d’appliquer un soft fork en restreignant les règles de consensus : le reste des mineurs sera alors économiquement obligé de suivre ou de provoquer un hard fork.

Cependant, les mineurs ne sont pas liés par force légale et sont en concurrence permanente. Il y aura donc toujours des mineurs pour suivre la chaîne la plus valorisée. C’est pour cela que la chaîne de Bitcoin (BTC) conserve plus de 85 % du taux de hachage, bien qu’une majorité de mineurs soutienne ouvertement Bitcoin Cash (BCH). Ainsi, Bitcoin n’est pas une hachocratie. Même s’ils sont derrière un hard fork ou un soft fork, les mineurs ne peuvent pas décider quelle chaîne conserve la plus grande valeur : ce choix revient aux utilisateurs.

Les utilisateurs

Les utilisateurs sont tout simplement ceux qui envoient ou reçoivent des transactions et ce sont eux qui donnent sa valeur au jeton qui est échangé sur la chaîne de blocs et qui rémunère les mineurs.

En effet, puisque le bitcoin n’a pas d’existence physique, sa valeur repose uniquement sur l’usage qui en est fait en tant qu’instrument d’échange. Plus précisément, sa valeur est intersubjective : chacun valorise le bitcoin parce qu’il pense que d’autres personnes le valorisent et peuvent l’accepter comme moyen de paiement.

Le prix du bitcoin en monnaie fiat (dollar, euro, etc.) est gouverné par la loi de l’offre et la demande, c’est-à-dire par le rapport entre les acheteurs et les vendeurs. Quand ceux qui achètent sont plus nombreux que ceux qui vendent, le prix monte ; quand ceux qui vendent sont plus nombreux, le prix descend. De cette façon, si son usage en tant que monnaie se généralisait et que tout le monde en voulait pour effectuer ses achats de tous les jours, son prix augmenterait mécaniquement.

On peut répartir les utilisateurs en plusieurs catégories. La première à laquelle on pense est celle des consommateurs qui achètent des biens et des services. Pour que l’échange puisse avoir lieu, il faut également des marchands qui vendent ces biens et ces services. Il est évident que plus il y aura d’utilisateurs, plus il y aura de marchands, et vice versa. Dans le même ordre d’idées, il y a les donateurs et les donataires : le don en bitcoin est un usage est assez répandu sur le web.

La dernière catégorie est celle des spéculateurs, les tradeurs et les investisseurs, qui espèrent profiter de la volatilité du cours en achetant et en vendant du bitcoin contre de la monnaie fiat. Cette catégorie est aujourd’hui celle qui influe le plus la demande : comme on l’a vu durant la dernière bulle spéculative en 2017, la plupart des gens achètent parce qu’ils pensent que le cours va monter et non pas parce qu’ils veulent l’utiliser comme monnaie. Le prix du bitcoin est ainsi davantage dû à l’anticipation d’un usage futur, plutôt qu’à un usage présent et tangible.

Ainsi, les utilisateurs sont ceux qui donnent au jeton sa valeur et qui, par conséquent, font qu’une version du protocole sera choisie plutôt qu’une autre. Comme des clients qui sélectionnent les biens et les services qu’ils veulent acheter, les utilisateurs choisissent l’implémentation du protocole qui correspond à leurs préférences, ces préférences pouvant être pratiques ou idéologiques. C’est de ce mécanisme de marché qu’émerge réellement la gouvernance de Bitcoin : l’avenir du protocole dépend de la « majorité économique », de l’activité économique présente sur la chaîne.

Les influenceurs

Puisque les utilisateurs possédent le dernier mot dans la prise de décision en choisissant la version du protocole qui leur convient, il s’ensuit l’influence exercée sur eux joue un grand rôle dans la gouvernance de Bitcoin. Tout comme en politique, le pouvoir est une chose qui réside plus dans l’influence implicite que dans les forces explicites.

Marionnette

Nous savons bien les choix que réalisent les gens ne résultent pas uniquement d’une analyse rationnelle. Les personnes qui comprennent Bitcoin dans ses moindres détails sont très peu nombreuses sur cette planète, et l’utilisateur moyen se contente d’une explication technique rudimentaire et de l’avis d’autrui pour faire son choix. Les utilisateurs sont donc nécessairement influencés par certaines entités, qu’ils en aient conscience ou non.

Tout d’abord, les États ont un impact non négligeable sur l’évolution de Bitcoin. Bien qu’ils ne puissent pas intervenir au niveau du protocole lui-même, les États peuvent utiliser la force de la loi pour entraver l’utilisation de Bitcoin : l’État chinois a par exemple interdit les plateformes d’échange. Les États et les organismes officiels ont ainsi la possibilité d’influencer la gouvernance en soutenant une version du protocole au dépens d’une autre.

Le système financier a aussi son influence sur la prise de décision en déclarant publiquement ses choix et ses préférences.

Ensuite, les organisations qui mettent à disposition des services pour les utilisateurs, que ce soit à but lucratif ou non-lucratif, ont leur mot à dire. Les gens qui utilisent ces services vont en effet avoir une tendance inertielle à suivre la version du protocole utilisée. Si un service que j’affectionne particulièrement choisit de ne pas implémenter un changement, alors je serai tenté de continuer à l’utiliser et de soutenir par là l’absence de changement. Ces organisation sont diverses : elles développent des portefeuilles logiciels (Electrum, Acinq, Bitcoin.com), elles conçoivent et vendent des portefeuilles matériels (Ledger, Trezor), elles font tourner les plateformes d’échanges (Coinbase, Binance, Bittrex) et les autres services d’échange (Shapeshift), elles proposent des solutions pratiques pour les marchands (Bitpay), elles permettent une consultation libre de la chaîne de blocs (Blockchain.com, Blockchair), elles affichent le prix de marché moyen du bitcoin (Coinmarketcap, Coincap.io), elles développent des solutions off-chain (Blockstream, Lightning Labs), etc. D’une manière générale, ces organisations auront autant de poids dans une décision qu’elles ont d’utilisateurs fidèles.

Les utilisateurs s’influencent également entre eux. Si un gros marchand adopte telle version du protocole, alors ses clients potentiels vont être tentés de l’utiliser. À l’inverse, si un grand nombre de consommateurs demandent à un marchand d’accepter leur version de Bitcoin, il est incité à le faire.

Puis viennent les experts et les personnalités du milieu. Les experts désignent les personnes qui sont écoutées pour leur connaissance intime de Bitcoin : on peut citer les développeurs du protocole (Jimmy Song, Amaury Séchet), les créateurs d’autres cryptomonnaies qui prennent position (Charlie Lee, Riccardo Spagni), les développeurs d’applications, les éducateurs (Andreas Antonopoulos) et les mineurs dans une certaine mesure. Les personnalités sont les individus qui ont de l’expérience dans le milieu sans pour autant avoir un niveau technique élevé comme les entrepreneurs, les investisseurs et les tradeurs.

Enfin viennent les médias, c’est-à-dire les entités ayant une incidence directe sur l’opinion des utilisateurs en leur proposant un service d’information. Dans cette catégorie viennent les chaînes de télévision (CNBC), les sites d’information (Coindesk, Cointelegraph, Coingeek), les autres sites web (Bitcoin.org, Bitcoin.com), les chaînes Youtube, etc. On peut également y inclure tous les réseaux sociaux et leurs sous-parties comme certains comptes Twitter (@btc, @Bitcoin, etc.), les subreddits consacrés à Bitcoin (r/bitcoin, r/btc), le forum de discussion historique bitcointalk.org.

En fait, le contrôle des points névralgiques en ligne constitue un petit pouvoir sur la prise de décision. Par exemple, les personnes contrôlant le site « officiel » Bitcoin.org sont clairement hostiles à l’augmentation de la taille des blocs, ce qui se ressent dans la gestion de la plateforme3. Il en est de même pour celles contrôlant le subreddit r/bitcoin : la politique du forum est de considérablement limiter toute discussion qui divergerait trop de la vision actuelle de BTC4. De l’autre côté, les personnes derrière le site Bitcoin.com promeuvent ouvertement l’augmentation de la taille des blocs en mettant en valeur Bitcoin Cash (BCH) aux dépens de Bitcoin « Core » (BTC), qui serait nécessairement dépassé.

La mise à jour de Bitcoin est donc le résultat d’un jeu d’influences s’exerçant sur les utilisateurs. L’illustration la plus parlante du fonctionnement de ce mode de gouvernance de Bitcoin est l’histoire de SegWit2X et de la création de Bitcoin Cash, qui s’est déroulé en 2017 et qui a fait coulé beaucoup d’encre.

SegWit2X et Bitcoin Cash

Revenons en arrière. Au début de l’année 2017, avec l’engouement croissant et l’augmentation du prix, le nombre de transactions se mettait à remplir régulièrement les blocs limités à 1 Mo, ce qui engendrait des « congestions » régulières du réseau, c’est-à-dire des accumulations de transactions non confirmées, caractérisées par une augmentation des frais de transactions et des temps de confirmation. Cette situation critique provoque un déblocage : Bitcoin, longtemps paralysé par le débat sur la scalabilité, devait évoluer s’il voulait survivre.

Les deux camps en présence proposaient chacun une solution de mise à l’échelle. Les uns voulaient une simple augmentation de la taille des blocs. Les autres souhaitaient l’adoption du Segregated Witness, qui permettait de doubler de la capacité du réseau, et de résoudre le problème de malléabilité, qui empêchait le déploiement du Lightning Network. Pour ne pas sacrifier l’effet de réseau, un compromis est trouvé le 23 mai 2017 par l’intermédiaire de l’accord de New York, qui est co-signé par de grandes entreprises du secteur, dont la plupart des coopératives de minage (83 % du taux de hachage). La proposition d’évolution, nommée SegWit2X ou SegWit2Mb, se composait de l’activation de SegWit via un soft fork, et de l’augmentation de taille limite des blocs à 2 Mo via un hard fork dans les 6 mois qui suivent5.

La nouvelle est accueillie avec enthousiasme par le grand public et par le marché. Néanmoins le scepticisme règne du côté des développeurs de Bitcoin Core, qui n’étaient pas convié pour signer l’accord de New York, et les partisans de l’UASF (« User Activated Soft Fork »), qui voulaient « forcer » le réseau à adopter SegWit par le biais du BIP-148.

Certains partisans des gros blocs, dont une bonne partie des mineurs, voient la supercherie venir : puisque SegWit sera activé avant, rien n’empêche les développeurs de Bitcoin Core et les partisans de l’UASF de ne rien dire dans un premier temps et de faire pression sur l’opinion pour que le doublement de la taille des blocs ne se fasse pas. Une solution de secours est mise en place pour procéder à un « User Activated Hard Fork » qui n’incluerait pas SegWit : la duplication a lieu le 1er août et marque la naissance de Bitcoin Cash (BCH).

SegWit est verrouillé le 23 juillet par les mineurs par le biais du BIP-91 et est activé sur le réseau le 24 août. Comme on pouvait s’y attendre de la part des partisans des petits blocs, la campagne contre le doublement de la taille limite des blocs débute alors sur Internet. Baptisée « NO2X », elle se fonde sur les raisons suivantes :

  • Cette mise à jour requiert un hard fork, ce qui rejetterait du réseau les nœuds ne changeant pas leur logiciel.
  • L’augmentation de la taille limite des blocs rend plus difficile le maintien d’un nœud complet (données plus lourdes, bande passante plus gourmande, synchronisation initiale plus longue) et participerait à la centralisation du réseau.
  • La décision a été prise par un petit groupe d’acteurs du milieu, en l’absence des développeurs, et sans consultation préalable de l’opinion, ce qui est contraire à l’esprit de Bitcoin.

Se rajoute à ces raisons un argument qui se nourrit de lui-même si je puis dire : en l’absence de consentement quasi-unanime, ce hard fork contentieux créerait une confusion de marque, une séparation de la communauté et des problèmes de sécurité par l’absence de protection contre le rejeu.

La mise à jour était prévue le 16 novembre 2017 mais, suite à la campagne NO2X, elle est abandonnée le 9 novembre en l’absence d’un consentement suffisamment élevé dans la communauté (il devait s’agir d’une mise à jour et non d’un hard fork contentieux). Cette annulation provoque une migration des partisans des gros blocs vers Bitcoin Cash, leur solution de repli. Gavin Andresen, le développeur emblématique de Bitcoin, donne son avis sur la question en affirmant sur Twitter :

Bitcoin Cash est ce sur quoi j’ai commencé à travailler en 2010 : une réserve de valeur ET un moyen d’échange.

Gavin Andresen : Bitcoin Cash...

Que retenir de tout cela ? En dépit de toutes les forces qu’ils ont mis à l’ouvrage, les mineurs et les grandes entreprises n’ont pas pu aller contre l’opinion des utilisateurs. À ce jour, BTC reste très majoritairement Bitcoin aux yeux des gens, SegWit2X a échoué et BCH ne représente que 10 à 15 % de la capitalisation boursière de BTC.

En fin de compte, c’est l’influence émotionnelle exercée sur l’opinion qui a eu le plus grand rôle de cette histoire. De mon point de vue, une bonne partie des utilisateurs n’est pas vraiment hostile à l’augmentation de la taille des blocs à 2 Mo. D’une part, cette augmentation aurait permis de réduire les frais de transaction à court terme et, surtout, de conserver une communauté unie (Bitcoin Cash n’aurait pas eu la pertinence qu’il a aujourd’hui). D’autre part, le Lightning Network, solution de scalabilité louée par beaucoup, nécessitera une augmentation de la taille des blocs pour permettre aux gens d’ouvrir un canal de paiement au moins une fois par an6.

 

Ainsi, la gouvernance de Bitcoin est une chose externe : le protocole est un ensemble de règles fixes qui ne peuvent être modifiées que par des décisions extérieures. Bien que les développeurs et les mineurs aient leur rôle à jouer, cette gouvernance émerge ultimement du choix de protocole réalisé par les utilisateurs. L’influence exercée sur les utilisateurs pour faire leur choix est donc déterminante comme l’illustre parfaitement toute l’histoire de SegWit2X. Si l’effet de réseau permet de conserver une unité limitée à l’intérieur de la communauté, il n’a pas été assez fort pour éviter le schisme entre les partisans des petits blocs soutenant maintenant Bitcoin (BTC) et les partisans des gros blocs soutenant maintenant Bitcoin Cash (BCH).

Nous sommes donc actuellement en présence de deux protocoles concurrents se réclamant tous deux du Bitcoin original. À mon avis, les deux frères ennemis continueront leur route pendant encore des années, ils se développeront chacun de leur côté, auront chacun leurs applications et leur base d’utilisateurs. Les deux camps, autrefois liés, persisteront à s’opposer de par leurs visions respectives, jusqu’à ce qu’éventuellement, l’un prédomine sur l’autre de manière définitive.

 

Merci d’avoir lu cet article.


Notes

1. En témoignent les messages de Satoshi ici et .

2. Ces mainteneurs sont actuellement au nombre de 4 d’après ce message : Wladimir van der Laan, Pieter Wuille, Jonas Schnelli et Marco Falke.

3. Voir par exemple ce communiqué qui menaçait de délister les services ayant soutenu SegWit2X en tant que mise à jour du protocole Bitcoin. La menace a d’ailleurs été mise à exécution par la suite et Coinbase et Bitpay ont été délistés du site.

4. Il est impossible d’aborder le sujet de l’augmentation de la taille limite des blocs sans être censuré et banni : voir par exemple le sujet 2MB blocks? Why not? (12/07/2018) qui pose une simple question.

5. L’accord de New York n’était pas la première tentative de compromis : l’accord de Hong Kong proposait le même type d’évolution le 21 février 2016.

6. Le livre blanc du Lightning Network affirme que « si toutes les transactions utilisant Bitcoin étaient réalisées au sein d’un réseau de canaux de micropaiements, permettre à 7 milliards d’être humains d’ouvrir deux canaux par an et de transacter de manière illimitée à l’intérieur de ces canaux, requerrait des blocs de 133 Mo ». (The Bitcoin Lightning Network: Scalable Off-Chain Instant Payments, p. 55)


Références

Satoshi Nakamoto, Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash System, octobre 2008.
Bitcoin Core FAQ: How to contribute code to Bitcoin Core
Benoit Huguet, Les règles de gouvernance de Bitcoin et des protocoles qui s’en inspirent, tel Ethereum, 19 juillet 2016.
Aaron van Wirdum, A Primer on Bitcoin Governance, or Why Developers Aren’t in Charge of the Protocol, 7 septembre 2016.
Digital Currency Group, Bitcoin Scaling Agreement at Consensus 2017, 23 mai 2017.
Morgan Phuc, Bitcoin : les mineurs précipitent le BIP 91, 18 juillet 2017.
Aaron van Wirdum, 2X or NO2X, 6 octobre 2017.
Vinny Lingham, A Tale of Two Bitcoins, 5 janvier 2018.
Pierre Rochard, Bitcoin Governance, 9 juillet 2018.

Je suis fasciné par les cryptomonnaies et par l'impact qu'elles pourraient avoir sur nos vies. De formation scientifique, je m'attache à décrire leur fonctionnement technique de la façon la plus fidèle possible.

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