L’inévitable essor des cryptomonnaies

En ces temps difficiles, il est bon de faire le point sur le pourquoi et le comment des cryptomonnaies.

Nous sommes en août 2018. Avec la fin de la bulle de l’hiver dernier, un marché baissier implacable s’est installé. Les cryptomonnaies redescendent à des niveaux que l’on avait pas vu depuis quasiment un an. Ceux qui avaient acheté au plus haut en janvier ont revendu ce qu’il leur restait. Ceux qui voulaient investir ont renoncé. La promesse d’une richesse instantanée s’est envolée, l’enthousiasme est retombé. À l’euphorie bruyante a succédé le désespoir silencieux ; à la bulle a succédé le krach.

Pourtant, les cryptomonnaies n’ont pas disparu. Rien n’a vraiment changé depuis janvier sinon la psychologie du marché. Les fondamentaux sont toujours là. La technologie est la même et on la comprend mieux que jamais. Les projets fleurissent et les passionnés travaillent d’arrache-pied. Les entreprises du milieu sont toujours là et profitent de leurs gains pour grandir.

Dans cet article, je vais parler de ce qui fait que les cryptomonaies pourraient être adoptées en masse dans les années à venir. Par cryptomonnaies, j’entends ici les jetons dont le but principal est de devenir une monnaie à part entière, tels que le bitcoin (BTC), le bitcoin cash (BCH), le litecoin (LTC) ou le dash (DSH). J’exclus donc les jetons possédant une utilité différente comme ceux qui font fonctionner les plateformes d’applications décentralisées, l’éther (ETH) par exemple.

La monnaie

Qu’est-ce que la monnaie ? Une monnaie est un bien qui remplit 3 fonctions essentielles au sein d’une société humaine :

  • Elle a un rôle d’intermédiaire dans les échanges : en étant reconnue par tous, elle résout les problèmes d’un hypothétique troc.
  • Elle constitue une réserve de valeur dans le temps : elle permet d’épargner du travail fourni pour en récupérer les produits plus tard.
  • Elle sert d’unité de compte pour le calcul économique ou la comptabilité : la valeur des autres biens est exprimée en fonction de cette monnaie.

De plus, pour remplir ces fonctions de la meilleure façon possible, une monnaie doit posséder les caractéristiques suivantes :

  • La portabilité : pour servir de moyen d’échange, une bonne monnaie doit être facilement transportable.
  • La durabilité et la rareté : pour ne pas que sa valeur se déprécie, une monnaie ne doit pas s’altérer au cours du temps et ne doit pas pouvoir être produite sans un travail équivalent à sa valeur.
  • La divisibilité et la fongibilité : pour qu’on puisse exprimer les prix de manière précise, une monnaie doit être divisible et une unité ne doit pas pouvoir être distinguée d’une autre.

Diverses marchandises ont été utilisées comme monnaie au cours de l’histoire de l’humanité comme le bétail, le sel, les coquillages ou les graines de cacao. Mais ces marchandises étaient extrêmement imparfaites pour jouer ce rôle et ce sont les métaux précieux tels que l’or et l’argent qui ont connu l’adoption la plus large en raison de leur propriétés particulières.

Puis ces métaux précieux, bien qu’ils aient longtemps été utilisés comme moyen d’échange, ont été remplacés par les monnaies dites « fiat » (du latin « qu’il soit fait ») qui sont les monnaies aujourd’hui imposées par les États comme le dollar, l’euro ou le yen. Bien qu’elles n’aient aucune valeur intrinsèque, ces dernières sont bien plus pratiques que les métaux précieux et existent à la fois sous forme physique (pièces et billets) et sous forme numérique (comptes bancaires). Cependant, il peut leur manquer une caractéristique qui dépend du bon vouloir des institutions qui les gouvernent : la rareté. En effet, il est tout à fait possible d’en créer autant qu’on le souhaite (« faire tourner la planche à billets ») selon la politique menée, pour un effort de guerre par exemple. Cela a généralement pour effet de créer de l’inflation (ou hausse des prix) qui impacte les épargnants.

Enfin, avec l’invention de Bitcoin en 2008, arrivent les cryptomonnaies. Contrairement à l’or et aux monnaies fiat, celles-ci possèdent toutes les caractéristiques d’une bonne monnaie : il est possible d’envoyer des fonds à quelqu’un situé à l’autre bout du monde, leur durabilité est reliée à celle de la chaîne de blocs, leur rareté est garantie par la limite fixée par le protocole, la divisibilité est potentiellement infinie et le problème de la fongibilité (déjà résolu par les cryptomonnaies confidentielles) devrait être réglé dans les années à venir.

Mais il s’agit d’une chose nouvelle et comme toute chose nouvelle elle met du temps à être acceptée. Leur nature dématérialisée rebute la plupart des gens au premier abord. De par son existence, la cryptomonnaie pose la question de la valeur de la monnaie : « Puisqu’il n’existe pas réellement, qu’est-ce qui me garantit qu’un bitcoin vaut tant ? » Néanmoins, comme le prouve l’existence des monnaies fiat comme l’euro, la valeur d’une monnaie ne réside pas dans ses propriétés physiques, mais dans la valeur que les autres lui apportent. Sa valeur est intersubjective : chacun la valorise parce qu’il pense que d’autres personnes l’accepteront comme moyen de paiement. Les monnaies fiat et les cryptomonnaies ne reposent sur rien d’autre que cela ; la seule différence est que dans le premier cas, c’est la force légale qui garantit cette acceptation.

L’adoption

Les cryptomonnaies veulent donc être des monnaies à part entière, utilisées dans le monde entier. Leur usage reste pour le moment très restreint, mais la possibilité d’une adoption de masse est à prendre en compte. Si l’adoption est lente au difficile au début, elle peut s’accélérer brutalement à mesure que la population prend conscience des avantages de la technologie.

La courbe d’adoption d’une technologie qui réussit prend toujours une forme de « S ». Il n’y a qu’à regarder les exemples de la radio, de la télévision ou du téléphone portable aux États-Unis (voir le graphique ci-dessous). Tout d’abord, peu de personnes daignent l’utiliser : ce sont les early adopters, les adoptants précoces qui sortent de la norme. Ensuite, en voyant l’utilité de la technologie, les gens copient leurs voisins et son usage se répand dans la population de manière exponentielle. Enfin, l’adoption ralentit en se heurtant aux réfractaires.


Courbes d’adoption aux États-Unis

Pour l’usage monétaire de la « technologie blockchain », il est clair que nous sommes encore dans une phase précoce et que nous avons encore beaucoup de temps devant nous. Beaucoup ont entendu parler de Bitcoin et en ont même acheté, mais peu l’utilisent réellement en dehors de la spéculation. Le plus difficile est d’enclencher le mouvement, de convaincre les marchands d’accepter la cryptomonnaie et les consommateurs d’en dépenser. Une fois qu’une certaine partie de la population est conquise, il n’y a plus moyen d’arrêter le phénomène.

Il y a de nombreuses raisons d’utiliser de la cryptomonnaie. La première, celle qui est le plus souvent mise en avant, c’est son usage dans les pays dont les monnaies sont instables. De nombreux endroits dans le monde ne connaissent pas la relative stabilité monétaire des pays occidentaux. Certains gouvernements abusent de la création monétaire, ce qui provoque un phénomène d’inflation qui affecte gravement l’économie du pays. Les pays touchés par ces problèmes se situent majoritairement en Amérique Latine (Venezuela, Argentine), en Afrique (Soudan, Soudan du Sud) et au Moyen Orient (Iran, Turquie).


Taux d’inflation dans le monde (avril 2018)

Le cas du Venezuela est symbolique : là-bas l’inflation a dégénéré en une hyperinflation, similaire à celle qu’a connue le Zimbabwe dans les années 2000. En avril 2018, le taux d’inflation estimé dans le pays était de 13 000 %, c’est-à-dire que les prix avaient été multipliés par 130 en une année. Cette situation catastrophique a pour effet d’accélérer l’adoption des cryptomonnaies, bien plus stables que la monnaie nationale. Dash en particulier commence à rencontrer un relatif succès parmi les commerçants vénézueliens (près de 900 marchands acceptant Dash sont actuellement listés sur le site Discover Dash). Le Venezuela pourrait être le premier pays du monde à basculer vers une crypto-économie. Même le gouvernement est rentré dans la partie en mettant en place le Petro, une « cryptomonnaie » nationale adossée au pétrole !

Les cryptomonnaies sont également utilisées comme des moyens de transférer de la valeur n’importe où dans le monde sans se soucier des frontières. Elles font concurrence à Western Union en permettant aux populations immigrées des pays développés d’envoyer de l’argent dans leur pays d’origine (comme les populations africaines en Europe ou les populations hispaniques aux États-Unis). Et inversement, elles permettent aux personnes désireuses de faire du commerce international depuis leur pays même s’il n’est pas assez développé.

Une autre incitation à utiliser les cryptomonnaies est leur facilité d’usage. Même si l’accessibilité des portefeuilles numériques n’est pour l’instant pas optimale (cela s’améliorera avec le temps), les cryptomonnaies s’avèrent être très simples d’utilisation une fois qu’on a surmonté la peur du premier paiement. Elles permettent notamment de s’affranchir des lourdeurs administratives liées au maintien d’un compte bancaire. L’Asie semble très ouverte à ces solutions, le Japon en tête. Et pour cause : les asiatiques sont très tournés vers les nouvelles technologies, à l’image des chinois qui paient déjà tout avec leur smartphone (via WeChat Pay et AliPay).

Un dernier argument en faveur des cryptomonnaies est celui des frais. Si l’on parle souvent du coût énergétique du minage, les coûts liés aux cryptomonnaies sont très inférieurs à ceux inclus dans l’utilisation des monnaies traditionnelles, que ce soit en terme de gestion et de sécurité (banques), de production et de distribution (pièces et billets) ou de systèmes de paiement numérique (VISA, Mastercard, Paypal). Il s’ensuit que les cryptomonnaies ont un avantage économique majeur par rapport aux systèmes vieillissants des banques traditionnelles. Si les frais de Bitcoin (BTC) ont augmenté drastiquement au point d’atteindre 30 $ par transaction en décembre 2017, c’est la conséquence d’une limitation idéologique et non technique. En témoignent d’autres cryptomonnaies comme le bitcoin cash (BCH) et le dash (DSH) qui ont fait un compromis différent et proposent des frais en-dessous du centime.

L’adoption semble donc inéluctable. Je suis convaincu qu’un jour, d’une manière ou d’une autre, une cryptomonnaie s’imposera comme la monnaie mondiale, sur laquelle tout sera basé. La question pour moi est plus de savoir laquelle et quand cela se produira.

La spéculation

Vient la spéculation. Supposons qu’une cryptomonnaie devienne une monnaie utilisée mondialement par des centaines de millions de personnes. Cette adoption aurait pour effet d’augmenter drastiquement la demande. Puisque l’offre de jetons est limitée (21 millions d’unités pour Bitcoin), le prix connaîtrait une hausse exponentielle, avant de se stabiliser autour d’un palier de maturité. C’est la raison pour laquelle beaucoup de spéculateurs investissent : ils anticipent l’usage futur des cryptomonnaies dans le cas où ce scénario se réalise.

Quel prix pourrait-on atteindre ? À titre d’illustration, si la capitalisation boursière du bitcoin atteignait la masse monétaire M3 de l’euro (11 500 milliards d’euros), un bitcoin vaudrait 550 000 € ! Même si les cryptomonnaies n’arrivent pas au niveau des monnaies fiat, un invstissement pourrait se révéler extrêmement fructueux.

Cette spéculation sur le prix engendre des bulles financières. Puisque les investisseurs spéculent à la hausse, la valeur des cryptomonnaies montent sans réelle amélioration de la situation présente. Ceci a pour effet d’attirer les particuliers à la recherche d’un profit rapide et sans effort. Ceux-ci achètent de la cryptomonnaie sans comprendre les enjeux et les risques, ce qui crée une exubérance comme celle de l’hiver dernier. Enfin, la hausse s’arrête et le prix s’effondre. S’en suit une longue période de baisse et de stagnation avant qu’une nouvelle bulle se forme.

Je pense qu’aujourd’hui encore les cryptomonnaies sont surévaluées par rapport à leur usage réel, mais cela semble faire partie de leur nature. Depuis sa création, le prix du bitcoin ne fait qu’augmenter par bulles successives: au cours de sa courte histoire, il a connu 4 bulles majeures. La première a eu lieu pendant le printemps 2011. Le prix du bitcoin a augmenté brutalement à partir du passage des 1$ pour culminer à 30$. Il est ensuite retombé lentement pour toucher les 2$ à la fin de l’année.

En 2013, le prix du bitcoin a connu deux bulles de suite. Au printemps 2013, le prix est passé de 15$ à 230$ en l’espace de quelques mois, pour retomber à 65$ au cours de l’été.

Puis en automne, une nouvelle bulle s’est formée. On a vu le prix monter brutalement jusqu’à 1150$ en décembre. La hausse était telle que le marché a mis longtemps à s’en remettre. L’éclatement de la bulle a été suivi d’un long marché baissier de près d’un an au terme duquel un bitcoin ne valait plus que 175$. On a dû attendre début 2017 pour retrouver des prix avoisinantes les 1000$.

Enfin la dernière grosse bulle a été celle de 2017, qui n’a pas été que celle du bitcoin, mais de l’ensemble des cryptomonnaies. En un an, le prix du bitcoin est passé de 1000$ à 20 000$, et la capitalisation totale des cryptomonnaies est passée de 18 milliards de dollars à plus de 830 milliards de dollars ! Nous nous trouvons actuellement dans la phase baissière suivant cette dernière bulle.

La situation rappelle en tout point la situation de 2014. Personne ne sait combien de temps le marché baissier va durer, ni combien de temps il faudra au marché des cryptomonnaies pour revenir au point où il était en janvier.

 

Ainsi, les cryptomonnaies ont tout pour devenir des monnaies à part entière. On pourrait assister à une adoption de masse dans les années à venir. Si elle a lieu, celle-ci ne sera pas linéaire : elle sera lente et pénible au début, et pourrait s’accélérer ensuite. Certains endroits du monde seront plus propice à leur adoption, d’autres beaucoup moins comme en Occident. Individu après individu, ville après ville, pays après pays, les cryptomonnaies se propageront telle une épidémie et leur essor sera inévitable. Certains gouvernements tenteront d’endiguer la chose en les régulant ou en les interdisant ; d’autres tenteront de la récupérer en créant leur propre monnaie numérique ; d’autres encore accueilleront à bras ouverts les cryptomonnaies existantes. Mais leur caractère incontrôlable les rendra impossible à arrêter.

Merci d’avoir lu cet article.


Références

Vijay Boyapati, The Bullish Case for Bitcoin, 2 mars 2018.
Le FactuOscope, Venezuela : 1 000 000 % d’inflation d’ici fin 2018 ? Les causes d’une crise…, 2 août 2018.
World Economic Outlook, Inflation Rate (April 2018)
Prix historiques : buybitcoinworldwide.com

Crypto-enthousiaste et amateur de gros blocs.

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