The Double 2013

Le désir mimétique, la monnaie et le bitcoin

La valeur de la monnaie est une question qui a fait couler beaucoup d’encre et qui, à l’heure de la numérisation générale, est devenue centrale. Alors que l’argent perd peu à peu sa forme physique, il est légitime de se demander si nous ne sommes pas en train de faire fausse route, en faisant de la monnaie une chose purement fiduciaire. N’a-t-on pas bâti un château de cartes en abandonnant toute référence à l’or en 1971 ? N’est-on pas en train de construire sur du sable en payant de plus en plus de façon dématérialisée ?

Un élément de réponse est fourni par la théorie du désir mimétique, qui a été formulée par le philosophe français René Girard au début des années 1960. Cette théorie, qui fait jouer à l’imitation un rôle central dans le mécanisme du désir, a ensuite été appliquée à l’économie et donc à la monnaie. En outre, elle permet d’expliquer l’existence de cet objet étrange qu’est Bitcoin, lequel vient remettre en question les grandes théories de l’origine de la valeur de la monnaie. C’est pourquoi nous nous y intéressons dans cet article.

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Le mimétisme du désir

La théorie du désir mimétique postule que le désir humain, loin d’être une émanation autonome, est entièrement issu de l’imitation. Elle a été élaborée par le philosophe français René Girard, auteur de renom devenu membre de l’Académie française à la fin de sa vie. Ce dernier a fait toute sa carrière aux États-Unis, où il a enseigné la littérature comparée dans plusieurs universités (Johns-Hopkins, Buffalo, Stanford). Il a développé sa thèse centrale du désir et du sacrifice dans les années 60 et 70 au sein de trois ouvrages fondateurs : Mensonge romantique et Vérité romanesque, publié en 1961, où il décrivait ce qu’il appellerait plus tard le désir mimétique ; La Violence et le Sacré, publié en 1972, où il avançait que le sacrifice humain constituait un mécanisme régulateur dans les sociétés archaïques ; et Des choses cachées depuis la fondation du monde, publié en 1978, où il soutenait que la révélation chrétienne avait permis de mettre au jour ce mécanisme et de s’en défaire partiellement. C’est grâce à ce dernier livre que Girard s’est fait connaitre auprès du grand public, passant notamment cette année-là dans l’émission de télévision Apostrophes animée par Bernard Pivot.

René Girard dans l’émission Apostrophes en juin 1978 (source : INA)

La théorie du désir mimétique, ou plutôt du « mimétisme du désir », est exposée dans le livre Mensonge romantique et vérité romanesque. Dans ce livre, Girard réalise une exégèse comparée de différentes grandes œuvres littéraires1 pour montrer que le désir n’est pas « spontané » ou autonome comme le présupposait le mouvement romantique (c’est le « mensonge romantique » du titre), mais « métaphysique » ou mimétique comme le dévoilent les grands romanciers (d’où le fait qu’il parle de « vérité romanesque »). Pour lui, le désir n’est pas « linéaire », dans le sens où le sujet désirerait l’objet sans ingérence extérieure, mais « triangulaire » : le sujet désire un objet parce qu’il perçoit le désir d’un autre pour cet objet. « À l’origine d’un désir il y a toujours, dit-il, le spectacle d’un autre désir, réel ou illusoire. » Les disputes d’enfants autour d’un jouet, les situations de triangle amoureux ou encore le phénomène du snobisme, en sont les manifestations les plus visibles.

À l’exception des « besoins » fondamentaux qui sont purement instinctifs, le désir de l’homme est strictement soumis à cette loi : « Seul le désir de l’Autre peut engendrer le désir. » Le désir dépend donc d’un modèle, que Girard appelle un « médiateur ». On désire « selon l’Autre » et non « selon Soi ».

Le désir triangulaire selon René Girard (source : ggpphilo)

La seule distinction caractéristique que l’on puisse établir est la proximité « spirituelle » du médiateur : cette distinction « ne porte pas sur l’essence du désir mais sur la distance entre médiateur et sujet désirant ». Il y a d’abord ce que Girard appelle la médiation externe : le modèle-médiateur est suffisamment éloigné du sujet pour que le désir du second n’influence pas celui du premier. C’est typiquement ce qui se passe dans la relation entre un père et son fils : puisque l’enfant apprend par imitation, il copie le désir de ses parents sans pour autant interférer dans leur propre désir, du moins la plupart du temps. On peut aussi penser au cas où une personne admire quelqu’un appartenant à un milieu social complètement différent, avec lequel elle n’interagira jamais. Un dernier exemple est celui que Girard cite dans son livre : Don Quichotte, qui a pris pour modèle Amadis de Gaule, personnage d’un roman de chevalerie publié un siècle auparavant. Cette médiation éloignée est généralement saine pour l’individu, car elle n’engendre pas de rivalité.

En revanche, il existe aussi ce que Girard nomme la médiation interne, et qui s’avère bien plus délicate. Il s’agit d’une situation où les deux personnes interagissent sur le même plan socialement parlant, si bien que leurs désirs s’influencent l’un l’autre. Dans ce cas, le médiateur devient lui aussi sujet désirant en copiant le désir du sujet initial. Cette situation crée une rivalité entre les deux personnes pour l’objet convoité, ce qui peut occasionner des passions communes comme l’envie, la jalousie ou la haine. Le ressentiment nietzschéen tel que présenté en 1912 par Max Scheler dans L’Homme du ressentiment (dont Girard s’inspire beaucoup) est également de cet acabit.

Comme par résonance, le désir est renforcé par la proximité entre les deux personnes : « Le désir se fait donc toujours plus intense à mesure que le médiateur se rapproche du sujet désirant. » Et plus la distance est faible, plus ce phénomène s’emballe, ce qui peut conduire à un conflit. Par exemple, la rivalité fraternelle au sein de la famille peut donner lieu à des violences, voire au meurtre comme l’illustre l’épisode d’Abel et Caïn dans la Genèse.

Titien, Caïn et Abel, 1542–1544 (source : Wikimedia)

La nature mimétique du désir a de nombreuses conséquences sur le comportement humain, que René Girard s’est évertué à explorer tout au long de sa carrière. L’aspect qui nous intéresse ici est son application aux biens économiques et au fondement de la valeur.

L’effet Veblen

On présente parfois l’économie comme la science qui étudie la gestion de la rareté2. Sans cette insuffisance, sans cette « avarice de la nature », il n’y aurait pas besoin de s’interroger sur la production et l’échange des biens, car ces derniers seraient tous disponibles à profusion. La notion de rareté est ainsi indissociable de la discipline économique.

Plus encore, l’économie traite en particulier des biens qui sont dits « rivaux », c’est-à-dire qui ne peuvent pas être dupliqués, et dont la consommation déprécie donc l’utilité apportée aux autres personnes. Les produits physiques en sont les exemples les plus parlants : la consommation d’une baguette de pain va diminuer l’utilité globale des baguettes de pain (il y en aura une de moins). À l’inverse, la télévision hertzienne ou un fichier numérique dont le contenu appartient au domaine public ne constituent pas des biens rivaux. Cette propriété de rivalité économique peut s’accompagner d’une rivalité comportementale dans le cas où plusieurs acteurs convoitent la chose en question. C’est dans cette situation que le mécanisme du désir mimétique est le plus visible.

À la fin du XIXe siècle, l’économiste et sociologue américain Thorstein Veblen, darwiniste et technocrate, a étudié la « rivalité pécuniaire » (pecuniary emulation) qui existait au sein de la société de son temps, et les effets qu’elle avait sur les comportement des gens3. En 1899, dans un ouvrage intitulé The Theory of the Leisure Class (qui serait traduit en français en 1970 sous le nom Théorie de la classe de loisir), il exposait les concepts de « loisir ostentatoire » et de « consommation ostentatoire », qui pouvaient s’observer dans les familles les plus aisées. Il remarquait que l’élite de son temps avait tendance à privilégier les loisirs les moins productifs économiquement, afin de démontrer sa supériorité par rapport au reste de la société : le « fait de s’abstenir ostensiblement de travailler » était « le signe conventionnel d’une réussite financière supérieure et l’indicateur usuel d’une bonne réputation ». De même, cette élite cherchait à consommer les biens les plus chers ou les plus inaccessibles — les biens de luxe — afin de se démarquer des classes inférieures : « La consommation de ces biens de meilleure qualité étant une preuve de richesse, elle revêt un caractère honorifique. » Cette pratique dérivait directement de l’origine prédatrice de la noblesse, qui tirait sa richesse et son prestige de l’activité guerrière, et pour qui l’activité « industrielle » était rabaissante.

Thorstein Veblen en 1901 (source : MNopedia)

Ces effets sont très visibles dans les sociétés de castes persistantes, comme en Inde. Mais cela ne signifie pas qu’ils disparaissent à mesure que l’« égalitarisme » progresse : ils se diffusent dans toute la société, une classe copiant celle du dessus, et ainsi de suite. On peut le voir avec le phénomène du snobisme qui, dans son sens originel, désigne l’imitation de la classe noble par la classe bourgeoise « parvenue », cette dernière lui enviant son prestige. Comme le fait remarquer Veblen : « Dans les sociétés modernes civilisées, les frontières entre les classes sociales sont devenues floues et éphémères, et partout où cela se produit, la norme de respectabilité imposée par la classe supérieure étend son influence coercitive, sans rencontrer d’obstacles notables, à travers toute la structure sociale jusqu’aux couches les plus basses. »

L’analyse de Thorstein Veblen est notamment connue grâce à l’effet économique à qui il a donné son nom, l’effet Veblen, selon lequel la consommation de certains biens (contrairement à celle des biens normaux) augmente avec leur prix. Selon cet effet, plus ces biens sont chers (et donc réservés à une élite), plus la demande est forte ; moins ils sont onéreux (et donc accessibles au commun des mortels), moins la demande est élevée. Cet effet concerne évidemment les produits de luxe dans leur ensemble (mis en avant par Veblen) : les vins fins, la haute gastronomie, l’argenterie, les vêtements de créateurs, les bijoux, les voitures de luxe, les œuvres d’art, etc. Il écrit :

« La satisfaction supérieure que l’on tire de l’utilisation et de la contemplation de produits coûteux et prétendument beaux est, en général, dans une large mesure, une satisfaction de notre sens du luxe déguisée sous le nom de beauté. Notre appréciation plus élevée de l’objet de qualité supérieure est une appréciation de son caractère prestigieux, bien plus souvent qu’une simple appréciation de sa beauté. »

Illustration de l’effet Veblen sur la demande (source : Wikimedia)

Cet effet Veblen, qui a été décliné en plusieurs variantes comme l’« effet de snobisme » (snob effect) ou l’« effet de mode » (bandwagon effect), est une conséquence directe du désir mimétique. Le mimétisme du désir fait que l’intérêt que nous portons à un bien dépend du désir qu’éprouvent nos modèles pour ce bien, d’où ce comportement à première vue étrange des consommateurs. René Girard lui-même faisait remarquer dans son premier livre que la notion de consommation ostentatoire de Veblen était « déjà triangulaire » ; lui n’a fait que généraliser cette analyse à toute la société, et à tous les domaines de la vie humaine.

Le désir mimétique explique en particulier le succès de la publicité, qui met bien souvent en scène une personne à laquelle nous voudrions ressembler, parce qu’elle présente des caractéristiques physiques que nous valorisons (comme un mannequin), ou bien parce qu’elle a des qualités morales que nous apprécions (comme une célébrité). Le placement de produit, qui s’est généralisé avec le développement des réseaux sociaux, accroit cet effet : la personne qui nous suivons — le médiateur — est plus proche et donc le désir est d’autant plus intense. Ainsi, dans une société où la médiation interne prend une place de plus en plus importante, la publicité devient omniprésente et indistincte des relations sociales normales.

La médiation interne généralisée a pour conséquence de générer de véritables vagues de désir, que nous connaissons dans le domaine financier sous le nom de bulles spéculatives. Une bulle est une situation où le prix d’un bien sur le marché devient anormalement élevé par rapport à son utilité « objective » ou « fondamentale », et augmente de façon exponentielle, jusqu’à un éventuel éclatement qui arrive si une telle utilité n’est pas apparue entretemps. L’éclatement de la bulle est d’autant plus violent que le spectacle des gens se détournant de l’objet annule le propre désir du spéculateur, qui se résout à vendre ce qu’il possède (n’ayant jamais eu l’intention de le consommer lui-même). Ce phénomène d’engouement peut porter sur une marchandise (la bulle de l’argent lors de l’hiver 1979–1980), une action (la bulle Internet en 1999–2000 qui portait sur les « valeurs technologiques »), ou des biens de collection comme les cartes Pokémon et les non-fungible tokens (qui se rappelle des cryptopunks ?)

On pourrait se dire que ces vagues de désir sont strictement mauvaises. En effet, de nombreuses personnes profitent de ce type de bulle pour faire de l’argent sur le dos de personnes prisonnières du désir des autres. Mais il est un domaine où la médiation interne contribue de façon bénéfique : c’est la monnaie, qui constitue un phénomène mimétique par nature.

La monnaie comme institution mimétique

De nombreuses personnes ont suivi le sillon de René Girard en reprenant sa théorie du désir mimétique au sein de diverses disciplines, aux États-Unis et ailleurs. Ç’a été le cas de l’économiste français André Orléan, marxiste revendiqué, promoteur de la théorie de la régulation dans les années 1970 et cofondateur du courant de l’« institutionnalisme monétaire » dans les années 1990. En 1982, il a utilisé le modèle girardien pour l’appliquer à la monnaie dans un livre intitulé La Violence de la monnaie, corédigé avec son confrère Michel Aglietta et préfacé par Jacques Attali. Il a poursuivi ses observations dans d’autres ouvrages, et en particulier dans L’Empire de la valeur, publié en 2011 à la suite de la crise financière mondiale.

André Orléan en 2017 (source : Emmanuel Robert-Espalieu pour L’Humanité)

Le propos d’André Orléan dans ce dernier livre est de remettre en cause la « séparation marchande » de l’école néoclassique (liée notamment à l’économiste Léon Walras), selon laquelle le consommateur « sait avec certitude ce qu’il veut » si bien que « les autres sont sans influence sur ses choix ». Il se réfère à Girard et à Veblen pour décréter que « l’individu ne sait pas ce qu’il veut » et « n’est pas maître de ses attirances ». Certes, les préférences économiques apparaissent souvent comme exogènes et fixes en raison de la médiation externe, situation où « le modèle est en surplomb et son désir est indépendant de celui du sujet » ; mais les situations de médiation interne compliquent considérablement les choses, engendrant les effets d’engouement et de répulsion que nous avons évoqués.

Au sujet de la monnaie, Orléan soutient qu’elle est le fait d’une « élection mimétique » et qu’elle est issue de la polarisation des désirs des acteurs d’une société. Empruntant la méthodologie de Carl Menger (On the Origin of Money, 1892), l’économiste français dresse ainsi une « genèse conceptuelle de la monnaie », où il décrit le mécanisme qui mène à l’apparition d’une seule monnaie au sein d’une communauté. Ce n’est pas une description historique (Orléan défend l’idée que c’est la monnaie qui fonde l’économie marchande et non l’inverse), mais elle permet néanmoins de saisir ce qui constitue la solidité (et l’éventuelle faiblesse) de l’institution monétaire.

Voici comment il la décrit : Dans une communauté hypothétique, l’appropriation privée des biens engendre un désir mimétique pour ces biens, et les biens les plus rares sont considérés comme particulièrement enviables (ceux qui se les approprient attisent l’avidité en tant qu’obstacles). Ces biens ne sont pas essentiellement désirés pour leur beauté ou pour leurs propriétés intrinsèques, mais parce qu’ils sont convoités par les autres. Une polarisation s’effectue ainsi en plusieurs endroits de la communauté autour de biens qui deviennent ainsi liquides, c’est-à-dire qu’ils sont demandés par un grand nombre de personnes dans l’échange. Ces biens liquides, prenant le rôle d’intermédiaires d’échange au fil du temps, en viennent à se faire concurrence à mesure que la communauté devient une société marchande. Il s’ensuit une période de conflit où chaque groupe essaie de faire accepter son intermédiaire d’échange à l’autre. Une monnaie émerge vainqueure et les autres intermédiaires d’échange sont abandonnés.

Cette genèse conceptuelle permet de se représenter que l’institution monétaire est profondément mimétique. On veut de la monnaie parce que les autres en veulent, même s’il elle constitue initialement un bien comme un autre. La « prime monétaire4 » du bien en question, qui grandit à mesure qu’il est adopté comme monnaie, est la manifestation de cet aspect mimétique. Il s’agit ainsi, en quelque sorte, d’une bulle spéculative qui s’est institutionnalisée.

D’après André Orléan, la monnaie est une « unité de compte élue par un collectif », collectif qu’il appelle la « communauté de paiement », dont la valeur repose sur la confiance que lui portent les participants. Cette façon de voir les choses est ce qu’il nomme l’approche institutionnaliste de la monnaie, qu’on peut résumer par la phrase « ni marchandise, ni État, ni contrat, mais confiance ». Selon cette approche, la monnaie n’a pas besoin d’être une marchandise qui aurait une « valeur intrinsèque », à savoir une utilité objective, tel que le professent les partisans des métaux précieux et une partie de l’école autrichienne d’économie. Elle ne nécessite pas d’un soutien coercitif de l’État, tel que le soutiennent les chartalistes et la Modern Monetary Theory  : le retour de l’or et de l’argent après l’épisode des assignats lors de la révolution française l’illustre. Elle n’a pas non plus à être du crédit ou de la dette, une conception exposée par Alfred Mitchell-Innes au début du XXe siècle.

Les trois types de « monnaie au sens strict » selon Ludwig von Mises, qui reflètent les trois grandes théories de l’origine de la valeur de la monnaie (source : Harold E. Batson dans The Theory of Money and Credit, 1953)

La fondation mimétique de la monnaie explique aussi sa chute violente, à savoir l’hyperinflation. En effet, l’hyperinflation n’est pas une lente destruction de valeur ; c’est un phénomène d’emballement, similaire à l’éclatement d’une bulle, qui ne se calme pas tant que la confiance n’est pas restaurée. Les gens se débarrassent de leur « monnaie » autant qu’ils le peuvent, se réfugiant vers d’autres objets monétaires en lesquels ils croient davantage. L’hyperinflation n’est plus la conséquence de l’impression monétaire démesurée ; mais la cause de celle-ci, les pouvoirs publics ayant du mal à ajuster la quantité de monnaie pour en maintenir la liquidité.

La menace de ce type de crise monétaire explique les politiques des États et des banques centrales. Il ne faut surtout pas que le grand public commence à douter de la valeur de la monnaie. D’où l’injonction qui existe à ne pas remettre en cause la solidité de la monnaie5.

Le bitcoin et la spéculation

L’émergence du bitcoin à partir de 2010 n’a pas manqué d’étonner les théoriciens de la monnaie. En effet, il n’avait aucune utilité objective hors de sa propension à servir d’intermédiaire d’échange, n’était imposé par aucune autorité politique et n’était pas lié à un autre bien par crédit ou adossement. Par conséquent, beaucoup de ces théoriciens lui ont dénié sa monétarité6, ou ont cherché à le faire rentrer de force dans leur classification7.

Cependant, le bitcoin était quelque chose de nouveau, un instrument reposant sur la confiance accordée à son réseau de commerçants (je l’ai qualifié de « monnaie fiduciaire distribuée » et de « monnaie réticulaire » dans L’Élégance de Bitcoin). En cela, il représentait une preuve concrète de la théorie d’André Orléan, ce que ce dernier n’a pas manqué de faire remarquer dans un article de 2019 intitulé « La communauté Bitcoin », où il écrivait : « La monnaie est avant tout un lien social, dont le fondement n’est pas dans l’État, mais dans la communauté de paiement, ce que confirme le bitcoin. »

La première monétisation du bitcoin a en particulier bénéficié de la spéculation financière qui, comme on l’a dit, a un caractère profondément mimétique. Beaucoup de gens s’en sont procuré parce qu’ils pensaient pouvoir le revendre plus haut à quelqu’un qui le valoriserait comme tel. Cette caractéristique, largement amplifiée par la fameuse limite des 21 millions, était pressentie par Satoshi Nakamoto, qui écrivait en 2009 :

« À mesure que le nombre d’utilisateurs croît, la valeur par pièce augmente. Cela est susceptible de créer une boucle de rétroaction positive : plus les utilisateurs sont nombreux, plus la valeur augmente, ce qui peut attirer davantage d’utilisateurs désireux de profiter de cette hausse. »

Cette « boucle de rétroaction positive » a créé un emballement qui s’est maintenu au fil des années, le taux de change contre le dollar étant passé de 0,001 $ en octobre 2009 à 126 000 $ en 2025. Comme le disait André Orléan en 2021, dans le documentaire René Girard, la vérité mimétique réalisé par KTO :

« Le bitcoin est entièrement un phénomène mimétique. Il est lié intégralement au fait que chacun pense que les autres vont accepter le bitcoin plus tard, et donc il est une pure croyance. J’y vois une espèce de preuve empirique de la puissance du mimétisme sur les marchés financiers. »

Ainsi, ceux qui le qualifient de « bulle spéculative » n’ont pas forcément tort : en tant que monnaie (ou pseudomonnaie si l’on veut être pointilleux), le bitcoin est nécessairement une sorte de « bulle », en ce que sa valeur excède largement son utilité objective non monétaire, qui est quasi nulle. Il possède une prime monétaire provenant du fait que les gens lui accordent leur confiance en l’acceptant dans l’échange.

En fait, la question est surtout de savoir si cette confiance accordée au bitcoin est stable et durable, ou si elle va s’effondrer brutalement, comme le sous-entendent ceux qui le dénigrent. Le bitcoin peut en effet « exploser », dans le sens où les grands acteurs financiers qui l’utilisent aujourd’hui comme actif de réserve peuvent s’en détourner du jour au lendemain, ne serait-ce pour des raisons légales. Dans ce cas, les « détenteurs du dimanche » en feraient de même, et seuls les partisans les plus convaincus de la cryptomonnaie resteraient, le prix du bitcoin ne représentant qu’une infime fraction de ce qu’il était auparavant.

Pour éviter (ou du moins atténuer) ce genre de catastrophe, il serait nécessaire de faire en sorte de changer la vision qu’ont les gens du bitcoin. Actuellement, il est largement considéré comme un actif spéculatif permettant de s’enrichir, une conception qui a été bonne pour l’amorçage du système, mais qui est depuis devenue son talon d’Achille. Il serait ainsi judicieux de restaurer un équilibre : par exemple en faisant en sorte qu’il soit également perçu comme un moyen d’échange résistant à la censure, un outil servant à effectuer des transactions sensibles. À l’heure où la monnaie officielle se numérise davantage par le biais de l’euro numérique et des stablecoins et où l’argent liquide physique disparait progressivement, il me semble crucial que cette vision d’un argent liquide électronique se propage.

Un tel changement du discours demande un long travail de communication. Mais il se produira au cours du temps, l’incroyable ascension du pouvoir d’achat du bitcoin devant s’arrêter un jour. En attendant, montrer l’exemple constitue une méthode efficace pour promouvoir la vision d’un argent liquide électronique : puisque le désir est mimétique, l’accepter et le dépenser dans notre vie de tous les jours donnera envie aux autres de faire de même. La pratique personnelle est après tout la meilleure manière de changer le monde.


Références et notes

René Girard, Mensonge romantique et Vérité romanesque (Librairie Arthème Fayard, 2010)
Thorstein Veblen, The Theory of the Leisure Class: An Economic Study of Institutions (Oxford University Press, 2009)
André Orléan, L’Empire de la valeur : Refonder l’économie (Éditions du Seuil, 2011)

Illustration : tirée du film The Double réalisé par en 2013 (via Metrograph). Texte : écrit intégralement sans LLM.

  1. Parmi les grandes œuvres romanesques étudiées par Girard dans Mensonge romantique et vérité romanesque, on retrouve (entre autres) Don Quichotte de Miguel de Cervantès, Le Rouge et le Noir de Stendhal, Madame Bovary de Gustave Flaubert, La Recherche de Marcel Proust et Les Carnets du sous-sol de Fiodor Dostoïevski. ↩︎
  2. « L’économie est la science qui étudie le comportement humain comme une relation entre des fins et des moyens rares pouvant avoir plusieurs utilisations. » — Lionel Robbins dans An Essay on the Nature and Significance of Economic Science, publié en 1932 chez Macmillan & Co, p. 15. ↩︎
  3. Thorstein Veblen jugeait que la propension à la rivalité, à l’exception de l’instinct de préservation, représentait « le plus puissant, le plus constamment actif, le plus infatigable des moteurs de la vie économique » (voir op.cit., p. 75). ↩︎
  4. La « prime monétaire » est l’appellation utilisée par les bitcoineurs pour désigner la différence entre le pouvoir d’achat de la monnaie et son utilité non monétaire. Voir Lyn Alden, Rupture monétaire (Konsensus Network, 2025), pp. 22–23. ↩︎
  5. On peut penser à l’article 1er de la loi du 18 août 1836 réprimant les atteintes au crédit de la nation, qui punit jusqu’à deux ans de prison et 9 000 euros d’amende quiconque qui, « par des voies ou des moyens quelconques, aura sciemment répandu dans le public des faits faux ou des allégations mensongères de nature à ébranler directement ou indirectement sa confiance dans la solidité de la monnaie ». ↩︎
  6. Pour Brett Scott, partisan de la MMT, le bitcoin n’est qu’un « jeton » servant au « commerce de compensation ». Voir Cloud Money (Vintage, 2023), pp. 208–210. ↩︎
  7. Dans un article de 2014, Konrad S. Graf, partisan de l’école autrichienne, affirme que le bitcoin est une « monnaie-marchandise » (commodity money). Cette classification comme commodity, bien que discutable, a été reprise aux États-Unis par les agences de règlementation financière comme la CFTC et la SEC. ↩︎

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