L’essor de Bitcoin et le transhumanisme
Aussi publié sur preuvesdetravail.substack.com.
Bitcoin est un outil technique et, en tant que tel, n’a pas d’objectif précisément défini, hormis les propriétés inscrites dans la façon dont il est agencé : la résistance à la censure, l’émission monétaire contrôlée, l’anonymat optionnel et la programmabilité. Il est ainsi difficile de lui attribuer une philosophie particulière, d’autant plus que son créateur, Satoshi Nakamoto, est resté volontairement évasif sur le sujet. De nombreux idéaux ont ainsi agi sur son développement : en effet, Bitcoin est un arbre qui a pris racine dans un terreau composé de passionnés de systèmes cryptographiques, d’amateurs de dispositifs pair-à-pair, de libertariens voulant abolir la Fed, d’indignés de la crise financière de 2008 et de transhumanistes extravagants désireux de vivre éternellement. C’est ce dernier groupe qui nous intéresse ici.
Dans un précédent article, nous avons vu comment l’idée de cybermonnaie a émergé au sein d’un groupe de personnes appelées les extropiens, qui étaient des transhumanistes libéraux principalement présents sur la côte Ouest des États-Unis, se rassemblant autour de la personnalité de Max More et écrivant sur une liste de diffusion de courrier électronique du même nom à partir de 1991. Ces derniers ont réfléchi au moyen de faire advenir une véritable concurrence des monnaies (sur le modèle d’Hayek) au moyen l’innovation que représentait l’argent électronique. Dans leur démarche proactive, ils ont expérimenté et mis au point des modèles de monnaie indépendante, comme b-money, bit gold, ou RPOW.
Mais l’influence des transhumanistes ne s’est pas arrêtée là. Certains d’entre eux ont été présents lors de la naissance de Bitcoin, y jouant un rôle non négligeable. D’autres ont marqué les premières années de la cryptomonnaie, œuvrant à sa popularisation auprès d’un public plus large. D’autres encore se sont impliqués plus tard, et continuent de l’être aujourd’hui, si bien qu’on retrouve des idées extropiennes dans les discours entourant Bitcoin et la monnaie numérique en général. Le pensée transhumaniste a ainsi eu un effet sur la direction prise par le projet, d’où l’intérêt de la mettre en lumière dans le présent texte.
Satoshi et les extropiens
Lorsque Satoshi Nakamoto a conçu Bitcoin en 2008, il n’a pas donné d’indication claire sur ses motivations, en dehors de sa volonté de « conquérir un nouveau territoire de liberté pour plusieurs années ». Il maintenait en effet une certaine distance avec les idéologies, à la fois pour conserver son anonymat et pour attirer un maximum de personnes vers sa découverte. Plus précisément, il avait l’habitude de s’adapter à son public : aux informaticiens, il expliquait que la chaine de blocs résolvait le problème des généraux byzantins ; aux partisans de l’école autrichienne d’économie, ils affirmait que « n’importe quelle raison arbitraire » pouvait constituer une étincelle pour initier le phénomène monétaire ; aux libristes de la Fondation P2P1, il disait apprécier l’idée des « monnaies sociales pair à pair programmables », pour lesquelles Bitcoin constituait « une base et une première étape ».
Dans le fond, Satoshi Nakamoto était bien plus proche des idées d’un David Chaum, dont il s’inspirait : il souhaitait résoudre le problème pratique des paiements en ligne, en contournant les désagréments provoqués par les institutions financières. La solution était la mise en place d’un « argent liquide électronique » (electronic cash), basé sur un réseau pair-à-pair d’ordinateurs et disposant d’une relative confidentialité. Le but affiché par le créateur de Bitcoin n’allait pas vraiment plus loin : il n’avait pas forcément l’intention de créer une monnaie à part entière (au début, il envisageait même d’adosser l’unité de compte au dollar pour faciliter son utilisation), mais il savait que la construction d’un système indépendant était nécessaire pour échapper aux tiers de confiance. En soi, son dessein était donc très modeste.

Toutefois, Bitcoin a émergé dans un contexte particulier, de sorte que nombre de personnes ont projeté leurs idéaux politiques et sociaux sur ce modèle novateur. Les extropiens n’ont pas fait exception, d’autant plus qu’ils ont joué un rôle déterminant dans la naissance de Bitcoin. Les arbres de hachage, structures de données à la base des blocs de transactions, étaient l’invention de l’extropien Ralph Merkle, qui d’ailleurs a été cité dans le livre blanc. Les concepts de monnaie numérique distribuée b-money et bit gold, dont Satoshi ignorait l’existence avant de concevoir Bitcoin, ont servi de caution technique à son invention : il écrivait ainsi en 2010 que Bitcoin était « une implémentation de la b-money proposée par Wei Dai sur la liste de diffusion des Cypherpunks en 1998 et du Bitgold proposé par Nick Szabo ». Le concept b-money a même eu le droit à sa référence dans le papier fondateur, et bit gold était répertorié sur le site web début 2009. En outre, la Cryptography mailing list sur laquelle Satoshi a annoncé Bitcoin était gérée par le transhumaniste Perry Metzger, le même qui avait mis en place la liste des extropiens en 1991 ! Par ailleurs, cette liste était fréquentée par d’anciens extropiens et cypherpunks comme James A. Donald et, surtout, Hal Finney, lequel a contribué de façon majeure au lancement de Bitcoin.
Hal Finney et le lancement du système
Comme nous l’avons vu dans l’article précédent, Hal Finney était un éternel optimiste. Extropien de la première heure, il avait rejoint les rangs des cypherpunks durant la guerre contre la cryptographie, notamment en participant au développement de PGP sous l’autorité de Phil Zimmermann. Il s’était intéressé à l’argent liquide électronique de Chaum et aux idées de Wei Dai et de Nick Szabo, qu’il souhaitait rendre plus robustes. Il avait tenté, sans succès, de déployer son propre système de monnaie numérique par le biais des preuves de travail réutilisables (RPOW) en 2004. En privé, Satoshi lui rendrait hommage en 2009 en affirmant que Hal avait « ouvert la voie » à Bitcoin des années auparavant « avec sa preuve de travail réutilisable (RPOW) » (sic).
Lorsqu’il est tombé sur Bitcoin en novembre 2008, il a tout de suite reconnu le caractère innovant du modèle. Le 7 novembre, dans un courriel adressé à la liste de diffusion, il décrivait ainsi Bitcoin comme « une idée très prometteuse » et « originale », et déclarait qu’il avait « hâte de voir comment le concept [allait] évoluer ». Cette attitude contrastait avec le scepticisme général généré par l’annonce de Satoshi. Quelques années plus tard, dans son message d’adieu publié sur le forum de Bitcoin, Hal Finney se rappellerait :
« Avançons jusqu’à la fin de l’année 2008 et à l’annonce de Bitcoin. J’avais remarqué que les cryptographes grisonnants (j’avais alors la cinquantaine) avaient tendance à devenir cyniques. J’étais quant à moi plus idéaliste ; j’avais toujours adoré la cryptographie, son mystère et ses paradoxes.
Lorsque Satoshi a annoncé Bitcoin sur la liste de diffusion dédiée à la cryptographie, il a, au mieux, reçu un accueil sceptique. Les cryptographes ont vu passer trop de projets grandioses proposés par des novices qui n’y connaissaient rien. Ils ont tendance à réagir instinctivement.
J’étais quant à moi plus positif. Je m’intéressais depuis longtemps aux systèmes de paiement cryptographiques. De plus, j’avais eu la chance de rencontrer et d’échanger abondamment avec Wei Dai et Nick Szabo, généralement reconnus comme les auteurs des idées qui allaient se concrétiser avec Bitcoin. J’avais de mon côté tenté de créer ma propre monnaie basée sur la preuve de travail, appelée RPOW. Bitcoin m’a donc fasciné. »
Dans les mois qui ont suivi, Hal Finney a aidé Satoshi à mettre en œuvre son concept. Il a ainsi relu une portion du code, a signalé de nombreux bugs et a reçu la première transaction effective du réseau le 12 janvier 2009. Il a fait partie des premiers mineurs sur le réseau, validant des blocs pendant près de trois mois. Il a aussi été le premier à s’enthousiasmer du potentiel de hausse du prix impliqué par la quantité limitée d’unités, en prévoyant qu’il pourrait atteindre à terme les 10 millions de dollars par bitcoin !
Finney s’est détourné de Bitcoin au cours de l’année 2009, mais il y est revenu à la fin de l’automne 2010, lorsqu’il a appris que le système existait toujours et que, surtout, les unités avaient acquis une valeur monétaire. Il a participé aux discussions sur le forum et a réalisé des petits dons aux différents projets qui fleurissaient dans l’écosystème. Le 11 décembre, il a complimenté Satoshi Nakamoto et les autres développeurs sur leur amélioration du code du logiciel, y voyant un « travail impressionnant » et une « mécanique de haut vol ». Le créateur de Bitcoin l’a alors remercié dans ce qui serait l’un de ses derniers messages publics : « Ça compte beaucoup venant de toi, Hal. Merci. »
La positivité de Hal Finney a ainsi constitué une pierre angulaire de la naissance de Bitcoin. Il a ainsi pu voir sa prédiction se confirmer lorsque le prix à explosé durant la grande bulle de 2011, passant de 1 $ en février à 32 $ en juin. Toutefois, il n’a pas vraiment pu s’impliquer plus que ça : il avait en effet appris courant 2009 qu’il était atteint de la maladie de Charcot, maladie neurodégénérative qui l’a progressivement privé de toutes ses capacités motrices. Il est finalement décédé en août 2014. En bon extropien, il s’est fait cryogéniser par la Fondation Alcor, dans l’espoir de ressusciter dans un avenir lointain.

Roger Ver et le prosélytisme pour la cryptomonnaie
L’essor de Bitcoin auprès d’un plus large public s’est accompagné du départ de Satoshi, qui a publié son dernier message public en décembre 2010 au plus haut de l’affaire WikiLeaks, et qui a définitivement disparu durant le printemps 2011. Cependant, la relève a été assumée par la « communauté » naissante, que ce soit du point de vue du développement du logiciel, de l’optimisation du minage, ou de la communication autour du projet. Or, certains individus qui ont contribué à cette tâche s’inscrivaient précisément dans la mouvance transhumaniste.
L’un d’entre eux était l’homme d’affaires américain Roger Ver. Né en 1979, ce dernier était le PDG-fondateur d’une société de revente de composants informatiques en ligne appelée MemoryDealers, par le biais de laquelle il était rapidement devenu millionnaire. Il avait des convictions libertariennes fortes, dénonçant systématiquement l’intervention de l’État dans l’économie et dans les mœurs, et s’était même présenté aux élections pour l’Assemblée de l’État de Californie en 2000 sous l’étiquette du Libertarian Party. En 2002, il a été arrêté pour vente de feux d’artifice sans licence, et a été emprisonné pendant 5 mois pour ça. Il s’est par la suite expatrié et a même renoncé à sa nationalité américaine en 2014.

Outre cet engagement politique, Roger Ver entretenait une vision optimiste de l’innovation technique, qu’il percevait comme une force libératrice. Il était entre autres fortement influencé par la vision exposée par Ray Kurzweil dans son livre The Age of Spiritual Machines, publié en 1999. Dans un entretien accordé au Journal du Coin en 2018, Ver expliquerait comment son attachement pour la liberté économique était directement issu d’un forme d’accélérationnisme :
« En approfondissant, j’ai réalisé le rôle majeur de l’intervention du gouvernement dans l’économie et la croissance. J’étais aussi inspiré par Ray Kurzweil et son écrit quant à la singularité technologique, moment où les machines dépasseraient l’intelligence humaine. Je trouve ça génial et je me dis que j’aimerais être encore en vie pour assister à cette ère, mais pour cela faut-il encore l’atteindre rapidement. Afin d’y arriver, il faut que je contribue à l’essor de l’intelligence humaine, et mon seul et meilleur moyen d’y parvenir, c’est de nourrir la croissance économique. C’est pourquoi je suis si enthousiaste quant à la libéralisation des marchés partout dans le monde, et à l’explosion des solutions de paiements2. »
Naturellement, Roger Ver s’est pris de passion pour la cryptomonnaie en 2011 lorsqu’il a entendu parler de Bitcoin. C’était une sorte de révélation pour lui, y trouvant « la vocation de [sa] vie ». Il a lu tout ce qu’il a pu sur le sujet, enchainant les nuits blanches jusqu’à s’en rendre malade et finir à l’hôpital. Par la suite, il a accumulé un grand nombre de bitcoins, a commencé à les accepter avec son entreprise et en a fait la promotion dans la Silicon Valley. Très bon orateur, il a fait énormément de prosélytisme, notamment en ligne, ce qui lui a valu d’être surnommé le « Jésus de Bitcoin » à partir de 2012. Il a été l’une des grandes figures de la communauté durant cette période clé pour la cryptomonnaie.
Vitalik Buterin, Bitcoin Magazine et Ethereum
Une deuxième personne inspirée par les idées transhumanistes à avoir joué un rôle majeur dans le développement de la cryptomonnaie est l’informaticien et entrepreneur Vitalik Buterin. Né en 1994, ce dernier n’a pas été influencé directement par la pensée extropienne, mais l’a été par le biais de son père, Dmitri, qui lui a en quelque sorte inculqué ses valeurs technophiles et libertariennes.

Dmitri Buterin avait grandi en Union Soviétique avant de déménager au Canada avec sa famille à la fin des années 1990. Ingénieur logiciel, il se passionnait pour l’informatique, la cybernétique, le futurisme et le libertarianisme. Mais plus encore, il s’était forgé une profonde vision transhumaniste du monde, notamment en dévorant les livres de Ray Kurzweil, lequel avait été (d’après lui) « l’une des personnes qui [l’avaient] le plus influencé au début de [sa] vingtaine ». Au Canada, il avait assisté pendant un temps aux réunions de la Toronto Transhumanist Association, gérée par George Dvorsky.
Dmitri avait largement transmis sa passion pour le progrès technique à son fils. En outre, il a été l’une des personnes qui l’ont poussé vers la cryptomonnaie en 2011, alors qu’il n’avait que 17 ans. Vitalik Buterin s’est impliqué dans Bitcoin à partir de mars en commençant à écrire pour un site spécialisé, Bitcoin Weekly, moyennant 5 bitcoins par article. Dans l’un de ses messages sur le forum de Bitcoin, il estimait que « la technologie [était] l’arme la plus puissante dont [disposait] la liberté ».
Buterin a ensuite rapidement acquis de l’influence dans l’écosystème, en cofondant le site d’actualité Bitcoin Magazine en 2012, et en y occupant le poste de rédacteur en chef pendant de nombreuses années. Il a écrit des centaines d’articles de fond sur Bitcoin et la blockchain, le plus souvent d’un point de vue technique mais pas uniquement. À l’automne 2013, il souhaitait exploiter davantage les possibilités de programmation offertes par Bitcoin, notamment la mise en place d’organisations autonomes décentralisées. C’est ce qui l’a mené à la conceptualisation d’Ethereum en décembre 2013, plateforme de contrats autonomes distincte de Bitcoin qui permettrait ces nouveaux cas d’utilisation. Ce dernier système serait lancé en 2015 et rencontrerait un succès retentissant.
Une décennie plus tard, Vitalik Buterin adhère toujours au techno-optimiste, bien que de façon prudente, dans une démarche qu’il appelle l’« accélération défensive » (ou d/acc) : en 2023, il écrivait ainsi croire « qu’un avenir beaucoup plus radieux qu’aujourd’hui nous [attendait] grâce aux avancées techniques radicalement transformatrices », mais que nous devions « faire preuve d’une volonté humaine active pour choisir les orientations désirables, car le critère de « maximisation du profit » ne nous y [mènerait] pas automatiquement ». C’est pour cette raison qu’en 2017 et 2021, il a effectué de grosses donations en faveur du Machine Intelligence Research Institute (MIRI), l’association d’Eliezer Yudkowsky dont le but est de faire connaitre les risques existentiels posés par l’intelligence artificielle.
Marc Andreessen et la Silicon Valley
Un troisième transhumaniste revendiqué lié à l’essor de Bitcoin est l’entrepreneur et investisseur américain Marc Andreessen. Né en 1971, il a participé en 1993 à l’élaboration du premier navigateur web digne de ce nom, Mosaic, au sein d’une équipe de chercheurs de l’université de l’Illinois. Un an plus tard, il a déménagé dans la Silicon Valley et a cofondé Netscape Communications Corporation avec James Clark pour lancer un navigateur du même nom, basé sur le modèle de Mosaic. La société est entrée en bourse en août 1995, levant par ce biais 161 millions de dollars et initiant l’engouement spéculatif qui serait appelé la bulle Internet. La hausse du cours de l’action a fait qu’il est devenu centimillionnaire à l’âge de seulement 24 ans, ce qui lui a valu de faire la une du magazine TIME en février 1996.
Marc Andreessen avait aussi une vision à très long terme. En 1996, dans une entrevue accordée à Rick Tetzeli du magazine Fortune, il confiait que l’un de ses romans préférés était L’Âge de diamant de Neal Stephenson présentant un monde gouverné par les nanotechnologies. Il envisageait ainsi que la manipulation de matériaux à l’échelle du nanomètre donnerait à l’humanité des possibilités quasi infinies. Il expliquait :
« Énormément d’activités humaines deviendront superflues lorsque la matière pourra être réorganisée à volonté. En fait, ça va nous mener à toutes sortes de situations bizarres. Comme l’immortalité. Il n’y a rien qui justifie fondamentalement le caractère inéluctable de la dégradation des structures cellulaires. […] Il n’y a pas de raison que la mort existe. Il n’y a pas de raison que la décrépitude ne puisse pas être totalement corrigée. Il n’y a pas de raison que l’on ne puisse pas façonner exactement le corps que l’on désire. »

Une décennie plus tard, en 2009, il a cofondé le fonds de capital-risque Andreessen Horowitz, spécialisé dans les startups technologiques, estimant que les entrepreneurs dans ce domaine ouvraient « la voie à de nouvelles perspectives extraordinaires en matière de capacité humaine ».
Ce rapport positif à la « disruption » par l’innovation technique l’a naturellement mené à Bitcoin en 2013, lorsque la cryptomonnaie a capté l’attention de Wall Street et de la Silicon Valley, et que son prix a connu une ascension fulgurante en passant de 10 $ en août 2012 à plus de 1 200 $ en novembre 2013. Il a ainsi participé à cette vague d’intérêt en investissant avec sa firme dans le bitcoin et dans les startups de l’écosystème (dont Coinbase à hauteur de 25 millions de dollars). En janvier 2014, il a justifié cette démarche dans un article dans le New York Times expliquant pourquoi Bitcoin était « important » : il qualifiait alors la cryptomonnaie de « rêve devenu réalité en matière d’innovation financière ». Il était en cela représentatif de bon nombre d’acteurs de la Silicon Valley, qui s’intéressaient à la fois à la cryptomonnaie et au transhumanisme3.
De plus, la technophilie de Marc Andreessen ne s’est pas tassée avec le temps. En octobre 2023, il a ainsi publié un « manifeste techno-optimiste », essai dans lequel il exposait sa vision du monde mêlant marché libre et progrès technique, et rappelant à s’y méprendre les écrits extropiens. Il y mettait en exergue la loi des rendements accélérés de Ray Kurzweil et la philosophie accélérationniste de Nick Land4, pour promouvoir l’intensification du progrès technique et l’investissement financier dans ce sens. L’idéal de l’augmentation humaine par la technique a donc de beaux jours devant lui dans la Silicon Valley.
Le rôle des transhumanistes dans le succès de la cryptomonnaie
Plusieurs transhumanistes ont ainsi participé de manière active à l’essor de Bitcoin. Hal Finney aidé le système à naitre, et l’a vu prospérer pour la première fois. Roger Ver a été un promoteur majeur de Bitcoin entre 2011 et 2013, conduisant un plus large public à découvrir la chose. Vitalik Buterin a été un rédacteur exceptionnel sur le sujet et a contribué au développement des contrats autonomes, notamment par la création d’Ethereum. Marc Andreessen, et une bonne partie de la Silicon Valley avec lui, a mené à une première vague d’investissements, initiant une ascension fulgurante de Bitcoin. La conviction transhumaniste a donc accompagné le succès de la cryptomonnaie.
De plus, cette doctrine futuriste n’a pas disparu au sein de la communauté actuelle, bien qu’elle ne soit plus forcément très visible. Divers acteurs de l’écosystème adhèrent plus ou moins au transhumanisme, et certains l’assument comme le développeur du protocole Bryan Bishop, le programmeur et éducateur Jameson Lopp, ou encore le cofondateur de Wasabi Wallet Adam Ficsor. En France, le fondateur de la société 4NK Nicolas Cantu a exprimé des opinions approchantes, tout comme Richard Détente, le gestionnaire de la chaine Grand Angle sur Youtube. L’enthousiasme béat à l’égard de l’I.A. générative qu’on constate dans la communauté est également indicatif d’une relative proximité entre Bitcoin et le futurisme.
Une conséquence de cette affiliation est le technosolutionnisme qui se retrouve directement dans l’attitude et les discours des bitcoineurs. Au sein de la communauté, il existe en effet une certaine propension à croire que l’invention de Nakamoto finira par tout résoudre, directement ou indirectement (« Bitcoin fixes this », « fix the money, fix the world »). On professe que l’adoption de Bitcoin est inéluctable (« Bitcoin is inevitable »), que tôt ou tard il triomphera et que la seule action à réaliser est de s’y adapter. Nourri de cette certitude, on méprise ouvertement ceux choisissent de l’ignorer, et on estime qu’il n’est pas nécessaire de discuter avec eux (« have fun staying poor »). Il y a donc un profond manque d’humilité chez certains bitcoineurs, une arrogance qui rappelle l’orgueil intrinsèque de la pensée transhumaniste.
Le transhumanisme cache en effet un phénomène plus général qu’est l’hybris technicienne : la démesure de l’être humain quant à son utilisation des outils et aux possibilités qu’ils offrent. Les transhumanistes croient fermement dans les sciences et techniques et dans leur capacité à mettre fin à tous les maux de ce monde : la faim, la douleur, la maladie, la dépression, la mort, etc. Leur démarche, rappelant l’épisode de la tour de Babel, doit mener à l’amélioration de l’homme, à sa fusion avec la machine et, finalement, à l’émergence d’une nouvelle espèce posthumaine. Dans son orgueil, l’individu déclare être son propre maitre, sur Terre et dans les Cieux, ignorant la connaissance issue de la tradition, et les avertissements des mythes antiques et de la science-fiction.
Satoshi Nakamoto, lui, avait un objectif plus modeste et terre-à-terre : en concevant Bitcoin, il cherchait à mettre au point un argent liquide électronique qui puisse être utilisé pour les paiements en ligne sans subir les désagréments liés aux institutions financières. Son intention initiale n’était pas d’en faire une monnaie de base mondiale qui assainisse le système financier traditionnel, ni un instrument du marché noir qui provoque la chute des États et l’émergence d’un nouveau Moyen Âge, ni une réserve de valeur pour des individus pseudo-immortels maintenus en stase cryogénique ou téléversés dans le cyberespace. Non : ces buts grandioses ont été formulés après coup. Satoshi Nakamoto avait un caractère qui différait sensiblement de tous les profils de gens qui se sont intéressés à sa découverte : il était modeste, faisait preuve de gratitude, n’était pas intéressé par le gain financier, et montrait une certaine prudence dans tout ce qu’il disait. Et c’est peut-être cette sobriété qui lui a permis de concevoir Bitcoin et de lui insuffler une flamme difficilement réplicable.
Notes
Cet article a été écrit intégralement sans LLM, hormis les traductions qui ont été réalisées grâce à DeepL. L’image d’illustration est issue de l’œuvre Fiat Lucrum: Let There Be Profit de Lucho Poletti (2026).
- La Fondation P2P est une organisation créée en 2007 qui étudie l’impact des infrastructures pair à pair sur la société. Il est intéressant de noter que son principal fondateur et dirigeant, Michel Bowens, était un farouche opposant au transhumanisme, ayant coproduit le documentaire TechnoCalyps, tourné à la fin des années 90 et sorti en 2006, qui mettait en lumière le danger posé par l’augmentation artificielle de l’homme et la singularité technique. ↩︎
- Traduction de Sam Benyakoub. ↩︎
- Vitalik Buterin a décrit très justement la proximité qui existait entre l’intérêt de la Silicon Valley pour Bitcoin à cette époque-là et les idéaux futuristes : « La Silicon Valley (par laquelle j’entends bien sûr l’ensemble de la région de la baie de San Francisco) a constitué un autre foyer d’intérêt pionnier pour la cryptomonnaie, qui se mêlait à diverses idéologies telles que le rationalisme, l’altruisme efficace et le transhumanisme. Dans les années 2010, ces idées étaient toutes nouvelles et on les percevait comme « liées à la crypto » : bon nombre de ceux qui s’y intéressaient appréciaient également la crypto, et inversement. » ↩︎
- « Nous croyons en l’accélérationnisme – l’impulsion consciente et délibérée donnée au développement technique – comme moyen de garantir la réalisation de la loi des rendements accélérés. Et ce, afin que la spirale ascendante du techno-capital se poursuive à jamais. » — Marc Andresen, The Techno-Optimist Manifesto, 16 octobre 2023. ↩︎
