Saylor le sorcier
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La mystique de Michael Saylor

Michael Saylor, le PDG de Microstrategy, est devenu extrêmement populaire au sein de la communauté de Bitcoin au cours des années. Comme je l'ai expliqué dans le premier article de ce diptyque, il a su se faire une place parmi les bitcoineurs, passant dans des podcasts à large audience, intervenant lors des grandes conférences, attirant l'attention des médias spécialisés — si bien qu'il est devenu, en quelque sorte, une égérie de la monnaie orange.

Malgré tout, cette fascination générale pour le personnage m'a profondément surpris. Je trouvais en effet mystérieux que des gens qui aimaient sincèrement Bitcoin, c'est-à-dire au-delà du simple gain financier, puissent prendre cet homme au sérieux. Je m'opposais évidemment à ses prises de position les plus péremptoires, exprimées dans certains courts extraits d'entrevues que j'avais entendus à contrecœur. Et pourtant, n'ayant jamais fait l'effort d'écouter ses longues interventions, je me persuadais que sa perspective sur la monnaie et sur Bitcoin devait présenter des qualités insoupçonnées ; qu'elle était semblable à la pensée de Saifedean Ammous qui, malgré ses défauts, avait le mérite de ne pas nier en bloc la proposition de valeur de l'argent liquide électronique.

C'est pour combler ce manque de connaissance sur le discours saylorien que j'ai lu, il y a peu, The Treasury of Michael Saylor1. Il s'agit d'une anthologie publiée en 2025 qui compile les paroles les plus marquantes de Saylor prononcées dans des podcasts ou des conférences. Le contenu a été sélectionné et réorganisé par l'investisseur et éducateur Anil Patel, déjà auteur d'un Manuel du Bitcoin en 2023.

Ma première impression, en parcourant ce livre, a été un sentiment de vide. Certes, le texte provenait d'interventions orales, et il fallait par conséquent s'attendre à ce que le message de fond soit disséminé au fil de l'eau. Mais il m'a semblé que la pensée profonde de Saylor sur Bitcoin (censée être mise en évidence dans cette compilation) était peu cohérente, parfois dénuée de sens, voire complètement improvisée… Lorsqu'il reste dans son domaine d'expertise, à savoir la finance et la gestion d'entreprise, le PDG américain fait preuve de pertinence et peut nous enseigner des choses. En revanche, son discours sur la cryptomonnaie s'apparente à du technobabillage : il utilise un pseudo-langage technique pour vendre ses produits, n'ayant en réalité qu'une maigre connaissance du fonctionnement du protocole Bitcoin2.

Malgré ce qu'il désire afficher, Saylor n'est pas un ingénieur ou un idéologue ; c'est un magicien. Il se sert d'un flou artistique pour créer une sorte d'aura autour de lui, source de son charisme. Tel un numérologue de la kabbale, il joue avec les chiffres pour stupéfier son public3. Tel un alchimiste, il transforme la crédulité des gens en actifs sur le bilan financier de sa société.

Le saylorisme n'est donc pas vraiment une doctrine solidement définie, mais bien plutôt une mystique, à savoir un « système d'affirmations se rapportant à un objet […] auquel on attribue une sorte de vertu magique ». Et force est de constater que cette mystique saylorienne fascine les foules. C'est pourquoi il me semble essentiel de la décrypter ici, non pas pour prouver que l'homme est stupide et qu'il raconte n'importe quoi, mais pour montrer que l'esprit de ses propos est indubitablement antithétique à ce que Bitcoin représente.

Une vision prométhéenne de la vie

La mystique saylorienne semble compliquée par ses circonvolutions, mais elle s'éclaircit une fois qu'on comprend la logique qui la sous-tend. En particulier, elle s'appuie sur un courant philosophique très ancien qui rencontre de plus en plus de succès de nos jours. Ce courant, c'est le prométhéisme, pour lequel la technologie est une force libératrice qui permet aux individus de s'émanciper de leur condition. Il tire son nom du titan de la mythologie grecque Prométhée, qui aurait dérobé le feu sacré aux dieux de l'Olympe pour en faire don aux hommes, leur enseignant par ce biais l'intégralité des arts et des techniques, et qui aurait été condamné par Zeus à la torture perpétuelle en conséquence à cet acte4.

Prométhée apportant le feu à l'humanité, tableau (recadré) de Heinrich Füger, 1817.

Michael Saylor adhère tout à fait à cette conception de la vie, voyant d'un bon œil l'accroissement des moyens techniques. Et cette perspective se manifeste dans sa vision de Bitcoin. Par exemple, il considère que le progrès de la civilisation a découlé dans l'histoire de sa capacité à canaliser l'énergie — de la domestication du feu à la maitrise de la fission nucléaire, en passant par l'exploitation du pétrole — et que la cryptomonnaie comme une amélioration de cette capacité.

Saylor va ainsi jusqu'à comparer directement Satoshi Nakamoto, le créateur de Bitcoin, au titan Prométhée. Pour lui, Satoshi a « offert un cadeau » au monde en mettant au point son système, et doit par conséquent être considéré comme un demi-dieu. Il dit ouvertement :

« Satoshi est une figure spirituelle au sein de la communauté Bitcoin ; il est l'équivalent de Prométhée. Prométhée nous a donné le feu ; Satoshi nous a donné la monnaie. Bitcoin est la première monnaie parfaite de l'histoire de l'humanité. »

Au-delà de cette révérence envers Prométhée, Saylor s'inspire de pensées qui sont très clairement prométhéennes dans leur nature. La mystique saylorienne s'incrit ainsi dans l'objectivisme, philosophie de la romancière libérale Ayn Rand, qui exalte l'héroïsme, l'égoïsme rationnel et l'entrepreneuriat capitaliste. Le prométhéisme transparait clairement dans les œuvres de l'autrice, où on retrouve des références directes au titan5.

Le PDG de MicroStrategy a particulièrement été marqué par La Grève, roman publié en 1957 aux États-Unis sous le titre Atlas Shrugged. Ce livre met en scène des ingénieurs qui font sécession de la collectivité socialiste sclérosée dont ils supportent la charge, en se réunissant dans le « Canyon de Galt », une vallée située au milieu des montagnes Rocheuses et dissimulée par un dispositif technique de réfraction lumineuse. Saylor, lors de son discours inaugural au gala annuel de l'Atlas Society6 en 2022, a ainsi rendu hommage à l'œuvre :

« Les histoires d'Ayn Rand traitent de la lutte de l'individu contre le collectif, et elles sont captivantes. Quand j'ai lu La Grève pour la première fois, je n'ai pas pu lâcher le livre. J'y ai consacré 12 heures par jour, puis 14, et puis 16. La nature humaine ne change pas : cette lutte existait il y a 100 000 ans ; elle existe encore aujourd'hui. Ce qui change, c'est la technologie. »

Michael Saylor lors de son discours inaugural au gala annuel de l'Atlas Society en 2022 (source : The Atlas Society)

Enfin, Michael Saylor a aussi été largement influencé par l'auteur de science-fiction Robert Heinlein, qui est connu pour avoir écrit Starship Troopers et dont la vision du monde est proche du prométhéisme7. Le PDG de MicroStrategy en a lu tous les romans, dont Révolte sur la Lune (1966) qu'il a déclaré être « l'un de ses livres préférés ». Ce dernier livre raconte la guerre d'indépendance menée par la colonie lunaire de Luna contre la Terre, qui est remportée à l'aide d'un système balistique géré par une intelligence artificielle (nommée Mike). Heinlein y présente des idées très libertariennes : on y retrouve notamment l'adage selon lequel « un repas gratuit ça n'existe pas8 », c'est-à-dire que la plupart des choses présentées comme « gratuites » sont en réalité payées par quelqu'un d'autre, comme les services publics. Et à nouveau il y a cette idée que la maitrise technique permet de retrouver sa liberté en faisant sécession.

Pour Michael Saylor, Bitcoin correspond ainsi très exactement au projet prométhéen, ce que des bitcoineurs hellénisants ont remarqué bien avant lui, comme Andreas Antonopoulos (dès 2013) ou Jacques Favier. Mais contrairement à Antonopoulos, Saylor a son interprétation particulière de la façon dont Bitcoin doit libérer le monde du joug de Zeus…

L'énergie et la thermodynamique

Conformément à sa philosophie prométhéenne et à son court passé d'ingénieur, Michael Saylor voit le monde sous l'angle de la science et de la thermodynamique. La notion d'énergie, qui est centrale en physique, revient constamment dans son discours, y compris concernant la cryptomonnaie. Entre autres, il considère que le bitcoin constitue de l'« énergie numérique », à l'instar de l'acier qui est une « forme métallique d'énergie » et du pétrole qui représente une « forme liquide d'énergie ».

Cette affirmation est plus une image qu'autre chose, car le bitcoin n'a aucun lien direct avec l'énergie. Certes, le réseau est sécurisé par un procédé impliquant une consommation d'électricité dans le monde réel ; mais l'unité de compte n'a jamais été adossée d'une quelconque manière à l'énergie consommée pour la créer. Satoshi Nakamoto avait d'ailleurs déjà réfuté cette idée à son époque, expliquant que le bitcoin n'était pas « stable par rapport à l'énergie ».

Bien entendu, on pourra argüer que cette métaphore permet d'expliquer les bonnes propriétés monétaires que les marchandises possèdent habituellement en tant que produits standardisés (et que le bitcoin présente). Sauf qu'elle prend une place prépondérante dans ses propos, et qu'elle justifie toutes les aberrations. Par exemple, Saylor considère qu'il ne peut pas y avoir de monnaie sans dépense énergétique et que (faisant écho au bon mot du banquier J. P. Morgan sur l'or) tout le reste constitue du crédit. Pour lui :

« Une monnaie sans énergie, c'est du crédit. Des marchandises sans énergie, ce sont des bons d'achat. Dans le cyberespace, un objet sans énergie est une représentation. Si on a un objet et qu'il n'y a pas d'énergie, c'est comme l'ombre dans la caverne de Platon. Une personne sans énergie est un fantôme. »

Dans ce cadre, seul le bitcoin peut constituer une réelle monnaie numérique, car la monnaie des banques centrales ne nécessite aucun travail pour être produite9. L'invocation de l'énergie sert à légitimer Bitcoin en tant que futur fondement du système économique10.

Michael Saylor se repose aussi beaucoup sur la thermodynamique, et sur les trois lois qui la composent : la conservation de l'énergie, la croissance inéluctable de l'entropie et l'émergence de structures auto-dissipatives. Dans son discours, il assimile Bitcoin à un système physique stable, insensible aux perturbations extérieures. Cette allégorie l'amène à présenter la hausse du prix du bitcoin comme une nécessité quasi scientifique. Il explique que miser sur le bitcoin équivaut à placer son argent sur le second principe de la thermodynamique, et donc que c'est un pari sûr :

« Quand on place son argent à la banque et qu'on le garde sous forme de monnaie fiduciaire, on le prête à un État. Quand on investit son argent dans une action, on le prête à l'équipe de direction d'une entreprise. Quand on met son argent dans un immeuble, on le prête au maire d'une ville. Quand on utilise son argent pour acquérir une œuvre d'art, on le prête et on l'investit dans une culture. Quand on achète effectivement du bitcoin, on prête son argent aux seigneurs de l'Entropie et aux dieux du Chaos. Sur quoi parie-t-on ? On parie que le chaos surpassera les villes, les entreprises, les pays et les cultures. »

Une certaine conception de l'inflation

Toute la démarche de Michael Saylor vis-à-vis de Bitcoin est, comme on l'a vu dans le premier article de ce diptyque, de parvenir à conserver sa richesse malgré les évènements extérieurs. Et l'un des éléments qui l'ont amené à la cryptomonnaie est la menace de la hausse généralisée des prix, ou la baisse de la valeur de la monnaie courante, alias l'inflation. Toutefois, il a une conception particulière de ce phénomène.

D'abord, il définit l'inflation comme un « vecteur » et pas un « scalaire », une manière mathématique de dire qu'il s'agit d'une variation à plusieurs dimensions. Comme il l'explique :

« Lorsqu'on imprime plus d'argent, l'inflation ne se répartit pas de façon uniforme. On ne peut pas vraiment la réduire à un simple chiffre ; il s'agit plutôt d'un vecteur. »

Il est en effet incorrect de résumer l'inflation à un seul paramètre, comme le fait le monde officiel avec l'indice des prix à la consommation (IPC), qui prend en compte le prix moyen d'un panier de marchandises. Le prix des pommes varie différemment de celui des composants informatiques ou de celui du logement dans une grande ville. De cette manière, l'inflation réelle est largement sous-estimée, ce qui est une aubaine pour ceux qui sont proches de l'émission de nouvelle monnaie.

Là où Saylor pèche dans son analyse, c'est lorsqu'il assimile le gonflement des prix à la création monétaire. À ses yeux en effet, « la monnaie courante perd 7 % de sa valeur par an », chiffre qui correspond au taux annualisé d'émission monétaire dans les pays occidentaux et à l'augmentation moyenne du S&P500, l'un des trois principaux indices boursiers américains. Par conséquent, pour lui, « si on gagne moins de 7 % sur ses investissements, on s'appauvrit ».

Saylor fait ainsi abstraction de la croissance économique, qui compense en partie la perte de pouvoir d'achat qui aurait lieu si la richesse totale restait la même. Certes, les banquiers centraux profitent largement de leur statut d'émetteur, mais ça ne veut pas dire que l'émission de nouvelle monnaie se répercute toujours sur les prix. Dans l'hypothèse où on créerait à la fois deux fois plus d'argent et deux fois plus de biens et services dans une économie, les prix resteraient à peu près les mêmes.

Cette erreur témoigne néanmoins d'une chose importante chez Michael Saylor : sa mentalité de compétiteur. On devine qu'il estime, en un sens, que stagner c'est régresser. Sa philosophie correspond à une transcription en économie de l'hypothèse de la Reine rouge, hypothèse biologique qui postule que l'évolution permanente d'une espèce est nécessaire pour maintenir son aptitude face aux évolutions des espèces avec lesquelles elle coévolue11. Saylor se trouve dans un monde effréné où il faut sans cesse progresser pour ne pas se faire distancer par les autres. Il veut non seulement préserver sa richesse, mais aussi son rang dans la société.

Le bitcoin comme capital numérique

Le capital est un bien qu'on emploie à la production d'un autre bien. Lorsqu'il s'agit d'une somme d'argent, il faut que l'investissement de cette somme génère un intérêt. Le capital est de cette manière une façon de créer de la valeur. Et il constitue ainsi un atout majeur pour conserver sa position économique.

Michael Saylor a une conception multiple de Bitcoin. À ses yeux, ce n'est pas une monnaie courante (currency) qui serve de moyen de paiement dans la vie de tous les jours ; il réserve cette fonction au dollar et à ses dérivés. C'est, en revanche, à la fois un genre de marchandise, un type de propriété, une forme d'énergie et, surtout, une sorte de capital. Il pense que le bitcoin constitue du capital numérique voué à générer un revenu qui ressemble à un intérêt, issu de son appréciation en prix qu'il estime être de 29 % par an, et ceci pour toujours.

Réplique emblématique de Michael Saylor à Laura Shin : « Ça va monter pour toujours, Laura… » (source : Youtube)

Selon lui, l'achat de bitcoins est un jeu à somme positive contrairement aux jeux d'argent : « Bitcoin est le seul jeu du casino où l'on peut tous gagner. » De cette manière, une baisse est un contretemps, voire même une opportunité. Dans son esprit, la volatilité est en effet un signe de vitalité ; plus encore, c'est « un cadeau fait aux fidèles ».

Cette conviction presque mécanique dans la rente perpétuelle issue du bitcoin l'amène logiquement à préconiser non seulement d'en acheter, mais aussi d'emprunter de l'argent pour en acheter. Il le dit clairement :

« Ce qu'on veut, c'est emprunter de l'argent pour une durée de 10 ans ou plus, et on aimerait obtenir un taux d'intérêt inférieur à 10 %. […] Si on a eu l'intelligence de contracter un crédit immobilier sur 30 ou 20 ans à 3 ou 4 % pour acheter du bitcoin, on est un génie de la finance. Ce n'est pas compliqué : on échange un coût du capital de 3 ou 4 % contre un rendement de 29 % sur ce capital. »

Saylor considère que l'invention de Bitcoin a ouvert une brèche dans le système financier traditionnel. Par l'intermédiaire de l'effet de levier, n'importe qui peut ainsi profiter des avantages de l'ancien monde reposant sur la monnaie fiat et le crédit, tout en ayant un pied dans le nouveau monde reposant sur le « capital numérique ». Il s'agit de la thèse d'investissement derrière l'activité de MicroStrategy (renommée Strategy depuis lors), qui s'est endettée considérablement pour se construire un trésor en bitcoins représentant 55 milliards de dollars aujourd'hui.

Toutefois, cette conception du bitcoin comme capital est un sophisme économique. Peu importe combien de fois Saylor le répète, le bitcoin n'a rien d'un capital : c'est une monnaie de base. Sa première monétisation a certes provoqué une régulière croissance du prix (au rythme des différents halvings), mais le pouvoir d'achat du bitcoin n'a aucune raison d'augmenter comme il l'a fait par le passé. À terme, il se stabilisera, et seule la « déflation naturelle » persistera. Comme l'expliquait Satoshi Nakamoto à son époque :

« Les bitcoins ne rapportent aucun dividende et n'offrent aucune perspective de dividende futur ; ils ne s'apparentent donc pas à des actions. Ils ressemblent plus à des objets de collection ou à des marchandises. »

Michael Saylor est un homme insensé qui a bâti sa maison sur du sable, dont les fondations s'effondreront lorsque la tempête arrivera. Comme pendant la bulle Internet, il mise tout sur l'engouement suscité par son charisme ; une fois l'envoutement dissipé, la chute sera vertigineuse.

La conservation personnelle et confidentielle

Un autre élément de la mystique saylorienne est la position ambigüe entretenue à l'égard de la conservation personnelle (self-custody) et de la confidentialité (privacy). Saylor prétend respecter ces valeurs, mais dans les faits ne prend jamais leur parti : ni en paroles, ni en actes.

D'une part, il est naturellement partisan de l'intermédiation par les institutions financières. Son discours est le symptôme du retournement qui s'est lentement fait depuis la publication du livre blanc en 2008. Dans la première phrase du document fondateur, Satoshi Nakamoto résumait la raison d'être de Bitcoin à la possibilité pour les paiements en ligne « d'être envoyés directement d'une partie à l'autre sans passer par une institution financière ». Aujourd'hui, les grands financiers comme Michael Saylor et Larry Fink prônent une conservation par l'intermédiaire d'une institution, reléguant la conservation personnelle au second plan.

On peut supposer que Saylor est de bonne foi, croyant que Bitcoin ne peut plus être attaqué frontalement. Ainsi, lorsque la podcasteuse néozélandaise Madison Malone lui parle de la possibilité d'une confiscation des bitcoins par les autorités (comme l'Ordre exécutif 6102 l'avait fait pour l'or aux États-Unis en 1933), il qualifie cet argument de « mythe » et de « cliché » propagé par les « crypto-anarchistes paranoïaques ». De plus, il rejette la faute sur ces derniers jugeant qu'ils accroissent le risque de saisie par leur existence même, car ils « nient l'autorité de l'État », « refusent de payer des impôts » et « ne respectent pas les obligations déclaratives ». Il précise :

« En règle générale, le risque est plus élevé lorsqu'on considère que ceux qui détiennent l'actif sont des entités privées non règlementées. En revanche, quand ce sont des entités règlementées cotées en bourse comme BlackRock, Fidelity, JP Morgan et State Street Bank qui détiennent l'actif, […] il est impossible que l'intégralité des sénateurs et des députés saisissent les actifs de Fidelity, BlackRock ou Vanguard, car c'est là que sont placés tous leurs fonds de retraite. »

D'autre part, Michael Saylor s'oppose complètement à la confidentialité sur la chaine de Bitcoin, qui est pourtant un élément essentiel de la cryptomonnaie12, le réservant aux réseaux construits en surcouche. Il explique ainsi :

« Si Bitcoin consacrait toute son énergie à développer sa confidentialité et qu'il se faisait connaitre comme un réseau offrant l'anonymat le plus total, ça risquerait de lui être préjudiciable. En effet, il ne faudrait pas que l'État fédéral américain considère que Bitcoin offre une confidentialité totale : à ce moment-là, il deviendrait l'outil parfait pour le blanchiment d'argent, serait considéré comme un ennemi, et devrait être arrêté. […] Il n'y a aucune chance que cent mille milliards de dollars affluent dans le bitcoin si son utilisation va directement à l'encontre des intérêts d'un État qui y participe. On ne souhaite pas être aussi efficace. »

Saylor a confirmé cette position en 2024 en restant silencieux vis-à-vis de l'arrestation des fondateurs de Samourai Wallet par l'État fédéral américain. Ces derniers proposaient une solution de mélange de pièces, appelée Whirlpool, qui permettait aux utilisateurs d'accroitre la confidentialité de leurs bitcoins. Elle servait à des particuliers soucieux de leur vie privée, mais aussi (évidemment) à des criminels purs et simples. Les fondateurs de Samourai Wallet — par leur désobéissance informelle, puis par leur arrestation et leur condamnation — ont, en quelque sorte, été des martyrs de la liberté financière : ils ont témoigné qu'il était possible d'avoir une utilisation souveraine de Bitcoin.

Mais Saylor ne mange pas de ce pain-là. Il veut gagner au change, au sens le plus matérialiste du terme, ce qui implique de ne surtout pas se sacrifier. Lors de son discours inaugural au gala annuel de l'Atlas Society, il exprime nettement ne pas vouloir être un martyr, mais un gagnant. Ainsi, il ne fera probablement jamais d'effort pour favoriser cet aspect de Bitcoin pourtant essentiel.

L'essaim de frelons

Comme nous l'avons vu, Michael Saylor n'est pas avare de métaphores, et la mystique saylorienne regorge de ce fait d'images en tous genres. L'une des plus frappantes de ces images est celle de l'essaim de frelons cybernétiques, qu'il a longtemps mise en avant sur Twitter et qu'il a évoquée à plusieurs occasions. Elle lui est venue le 18 septembre 2020, à la suite d'une « révélation » à propos de Bitcoin. Il s'est alors précipité sur le réseau social pour écrire la phrase suivante :

« Bitcoin est un essaim de frelons cybernétiques au service de la déesse de la sagesse, se nourrissant du feu de la vérité, devenant exponentiellement plus intelligent, plus rapide et plus fort à l'abri d'une muraille d'énergie cryptée13. »

On peut croire qu'il rendait par là une sorte d'hommage poétique à Bitcoin et à sa communauté mais, comme il l'a ensuite expliqué, il était très sérieux. En effet, il ne voit pas cette image comme une « métaphore amusante » ; pour lui, « c'est littéralement un essaim de frelons cybernétiques qui ne cessent de gagner en puissance, qu'on ne peut pas éliminer, […] qui vont devenir de plus en plus intelligents, puissants et rapides », et qui « finiront par dévorer ceux qui tenteront de les arrêter ». C'est le système immunitaire du réseau, qui garantit son antifragilité :

« L'antifragilité de Bitcoin résulte donc du fait que tous les acteurs de l'écosystème ressentent pareillement la même douleur. Si le cours du bitcoin baisse, chaque détenteur de bitcoin le ressent. Si Bitcoin est piraté et tombe à zéro, chaque utilisateur de Bitcoin perd toute son énergie vitale. Nous formons une sorte de ruche, où nous sommes tous intimement liés les uns aux autres. Et lorsqu'une douleur est infligée, elle se propage très rapidement à travers tout l'écosystème. L'information circule à toute vitesse. »

Illustration générée par IA reprise par Michael Saylor pour illustrer son tweet sur les frelons cybernétiques (source : Atlas Hodl'd sur Twitter)

Cependant, cette métaphore interpelle quelque peu. L'image de l'essaim, qui symbolise le caractère inéluctable d'une force décentralisée, n'est pas vraiment rassurante, et sonne même comme une menace aux oreilles non averties. Saylor le sait : il connait la terreur qu'inspire cette image, qui est par ailleurs très ancienne14. Dans un podcast ultérieur, il affirme ainsi (dans une discussion sur la technologie militaire) que « ce qu'il y a de plus terrifiant » n'est pas « une créature qui nous attaque » ou encore « une armée », mais « un essaim de frelons bioniques ».

De plus, et c'est là un élément énigmatique, la métaphore de l'essaim de frelons avait déjà été utilisée en relation à Bitcoin par le passé, et ceci par nul autre que Satoshi Nakamoto lui-même ! En décembre 2010, ce dernier se désolait de l'attention que WikiLeaks avait attiré sur Bitcoin, estimant que Bitcoin n'était qu'une « petite communauté expérimentale encore naissante ». Dans son avant-dernier message public sur le forum, il écrivait :

« Il aurait été bon d'attirer cette attention dans un tout autre contexte. WikiLeaks a donné un coup de pied dans le nid de frelons, et l'essaim se dirige maintenant vers nous. »

Par l'essaim de frelons, il désignait l'ensemble de l'appareil institutionnel, constitué des responsables politiques, des représentants parlementaires, des magistrats, des chefs de police, des journalistes des grands médias, etc. Ainsi, il en avait une appréciation négative. Si Saylor vénère les frelons, Satoshi les craignait profondément. Et le fait que le premier ait inconsciemment répondu au second une décennie plus tard en dit long sur l'évolution de Bitcoin au cours de cette période.

« Bitcoin est destiné à tous »

L'implication dans Bitcoin des financiers de la Silicon Valley et de Wall Street à partir de 2013 a fait grincer des dents dans la communauté : pour un certain nombre de membres historiques, cette intrusion n'était pas de bonne augure, et allait faire perdre à la cryptomonnaie son caractère rebelle. D'où les réactions épidermiques qui s'en sont suivies. En juin 2018, par exemple, Cøbra (le gestionnaire du site Bitcoin.org) appelait sur Twitter à « repousser loin de Bitcoin ces porcs de capital-risqueurs étatistes venus de la Silicon Valley, de peur qu'ils en fassent un nouvel outil au service de l'élite mondialiste ». Toutefois, une part grandissante des bitcoineurs voyait dans cette ouverture une évolution naturelle et inéluctable du secteur, nécessaire pour que l'adoption de Bitcoin se diffuse au grand public. L'influenceur Vortex répondait ainsi à Cøbra :

« Bitcoin est un mouvement pacifique qui rendra la monnaie fiat obsolète ; il n'y a pas lieu de détester tous les capital-risqueurs, car beaucoup d'entre eux sont honnêtes. Bitcoin est destiné à tous ceux qui souhaitent l'utiliser, et pas seulement aux anarchistes. »

Cette idée s'est rapidement transformée en formule — « Bitcoin is for everyone », que nous traduisons ici par « Bitcoin est destiné à tous » — qui a servi à légitimer l'inclusion des financiers. De nombreux faiseurs d'opinion l'ont invoquée, dont entre autres StopAndDecrypt (alias Beautyon), Parker Lewis, Cory Klippsten et MrHodl15. Une expression apparentée est également apparue en 2018 sous la plume de Pierre Rochard pour signifier que le système est ouvert à tout le monde, y compris aux adversaires idéologiques et géopolitiques : « Bitcoin est destiné aux ennemis ».

L'idée a ensuite été reprise par Michael Saylor lui-même, qui a fait sienne la maxime « Bitcoin is for everyone » en l'utilisant comme titre de sa présentation à Bitcoin Atlantis en mars 2024. Il concluait son intervention par les paroles suivantes (qui lui ont valu une standing ovation du public) :

« La transformation numérique du capital, de l'énergie et de la propriété permet à chaque individu, chaque famille, chaque entreprise, chaque État et chaque mouvement de tirer le meilleur parti de sa situation et de réaliser ses plus grandes aspirations. […] Bitcoin est destiné à tous. »

Logo de l'association « Bitcoin is for Everyone » installée à Portland (source : bitcoinisforeveryone.com)

L'argument de l'ouverture se défend : il est vrai qu'on voit parfois d'un mauvais œil le fait que les personnes qu'on n'aime pas s'impliquent dans le même réseau que nous, et cet aspect a tendance à créer des tensions (comme en témoigne l'actuel conflit autour de l'inscription de données, ou bien le clivage gauche-droite dans la communauté francophone). En rappelant que Bitcoin s'adresse à tout le monde, on indique que le système ne fait pas de discrimination, malgré les animosités qui existent. On prend de la distance par rapport à nos propres affects.

Et pourtant, cet argument est un piège. Bitcoin est ce que les gens en font : les règles de consensus émanent de la communauté de personnes qui s'en servent. En accueillant de plus en plus d'institutionnels qui font passer le message que le bitcoin est titre financier numérique et qui poussent les nouveaux arrivants à passer par leur intermédiaire plutôt que de conserver leurs propres clés privées, on affaiblit Bitcoin. La formule « Bitcoin is for everyone » est instrumentalisée pour faire passer la pilule.

Ce n'est pas parce que tout un chacun peut participer qu'il faille pour autant accueillir tout le monde à bras ouverts. Quand un loup entre dans la bergerie, les moutons ne devraient-ils pas être méfiants16 ?

Or, dans ce contexte, Michael Saylor est bel et bien un loup. Il promeut une vision faussée de Bitcoin, le considérant comme du capital et non comme un intermédiaire d'échange. Il relègue la conservation personnelle au second plan, ne daignant même pas la mettre en place pour sa propre société. Il s'oppose frontalement à la confidentialité sur la chaine de blocs pourtant essentielle à la sécurité des utilisateurs. Il bloque consciemment tous les changements de protocole, pourtant nécessaires au développement de la programmabilité. Il appelle de ses vœux une règlementation financière stricte, à base de connaissance du client et de vérifications en tous genres. Tout ce qu'il dit et fait mène donc à la complète neutralisation de Bitcoin.

Saylor envoute les bitcoineurs en les faisant rêver. Il leur explique que Bitcoin va réussir à contaminer le système de l'intérieur tel un cheval de Troie, sans que l'adoption institutionnelle ne l'affecte en retour. Il prévoit que le prix va continuer encore et encore, et qu'il atteindra même 21 millions de dollars en 2046. Pour lui, Bitcoin a déjà gagné ; il ne reste plus qu'à faire confiance aux banques pour assurer sa croissance.

Par cette manière de fasciner son auditoire, Michael Saylor ressemble à s'y méprendre à Craig Wright, l'individu charismatique qui s'était fait passer pour Satoshi Nakamoto à partir de 2015 et qui avait réussi à créer un culte autour de sa propre version de Bitcoin (BSV). La mystique saylorienne rentre dans cette catégorie, à l'exception qu'elle est autrement plus subtile, et donc beaucoup plus efficace.

Une bonne leçon sur le compromis et la compromission

Voyant les ravages que fait le discours de Michael Saylor sur la façon dont les nouveaux arrivants perçoivent Bitcoin, on peut être tenté de rejeter la faute sur l'homme, qui n'hésite pas à utiliser son charme pour parvenir à ses fins. On pourrait aussi en imputer la responsabilité à ceux qui lui ont donné du crédit, à commencer par les podcasteurs américains et les organisateurs de conférences. Il serait également possible, selon un raisonnement moins manichéen, d'expliquer que le succès de la mystique saylorienne parmi les bitcoineurs est le symptôme d'une maladie qui s'est insinuée depuis longtemps au sein de la communauté : l'amour de l'argent. Mais cette dénonciation n'aurait probablement que peu d'influence sur le cours des choses. Les gens entendent ce qu'ils ont envie d'entendre, et seul un retour brutal à la réalité leur fait comprendre la vérité, comme toujours.

La diffusion du saylorisme dans Bitcoin est néanmoins une bonne illustration de la différence entre le compromis et la compromission. Les deux sont des formes de renonciation, mais se distinguent par leur esprit. Le compromis est, avant tout, un acte extérieur : il consiste à adapter nos exigences à celles des autres, faire des concessions dans le but d'arriver à un accord commun. La compromission est, quant à elle, une démission intérieure : elle implique de modifier nos convictions profondes, de revenir sur nos principes moraux, afin de soulager la dissonance cognitive qui résulte d'une inadéquation entre nos actions et nos valeurs.

L'histoire de Bitcoin est marquée par le compromis. Satoshi Nakamoto lui-même, pour qui Bitcoin était une façon de « conquérir un nouveau territoire de liberté » sur le plan politique, n'avait pas une attitude profondément hostile à l'autorité. Même s'il connaissait l'importance de la confidentialité, il a renoncé à présenter Bitcoin comme « monnaie numérique anonyme » pour ne pas rebuter le grand public ou fâcher le pouvoir en place. C'est dans le même esprit qu'il a confié les rênes du projet à Gavin Andresen, homme du compromis par excellence, qui aurait notamment une attitude très mesurée vis-à-vis de la place de marché du dark web Silk Road17.

Mais ce compromis a progressivement muté en compromission, dont Saylor est devenu l'incarnation la plus éclatante. Le débat sur la pertinence de la conservation personnelle n'aurait jamais pu avoir lieu à l'époque de Satoshi, la conservation par un tiers étant vue comme un pis-aller, « pour la petite monnaie ». Aujourd'hui, ce qui était vu comme un compromis est en train de devenir la normalité, avec les ETF indexés au bitcoin et les produits financiers de MicroStrategy.

Comment donc combattre la compromission ? Puisque le compromis est inévitable, il y a toujours une tentation de trahir nos principes pour accroitre notre confort mental. La seule manière de s'opposer à cette démission intérieure est ainsi de se souvenir, de nous rappeler pourquoi nous sommes là en premier lieu. Certes, notre position peut évoluer, mais elle n'a pas à être antithétique à tout ce que Bitcoin promettait.

« Ce dont nous avons besoin, c'est d'un système de paiement électronique basé sur des preuves cryptographiques plutôt que sur la confiance, qui permettrait à deux parties volontaires de réaliser directement des transactions entre elles sans avoir recours à un tiers de confiance. » — Satoshi Nakamoto


Notes

Cet article a été rédigé intégralement sans LLM, hormis les traductions qui ont été réalisées grâce à DeepL et dont certaines sont inspirées de celle de Jacques-Edouard Tiberghien pour Le Trésor de Michael Saylor (à paraitre). L'illustration a été produite avec GPT Image 1.5, sur la base d'une photographie de Michael Saylor faite par Jason Koerner en 2023.

  1. Anil Patel, The Treasury of Michael Saylor: How Bitcoin Powers Cultures, Corporations, and Countries in the 21st Century, Yaletown Press, septembre 2025. Cette compilation remaniée devrait prochainement faire l'objet d'une traduction chez Konsensus par Jacques-Édouard de la chaine BTC Touchpoint. ↩︎
  2. Il a en particulier une vision floue sur la menace quantique. En 2025, au micro de Jordan Peterson, il comparait Bitcoin aux autres protocoles que sont la langue anglaise et le système décimal, et affirmait que « si on dispose d'un programme informatique et qu'il devient vulnérable, il faut le mettre à niveau », sous-entendant que c'est le logiciel qu'il faudrait modifier en cas d'attaque quantique et pas le protocole lui-même. ↩︎
  3. À Prague en 2025, il prédisait par exemple que le prix unitaire du bitcoin serait de « 21 millions de dollars dans 21 ans ». ↩︎
  4. Dans la pièce d'Eschyle, Prométhée enchaîné, la titan énumère les bienfaits qu'il a apporté aux mortels : la charpente, l'astrologie, la mathématique, l'écriture, la domestication, le char à deux roues, la navigation maritime, la médecine, la divination, la métallurgie. Il conclut cette liste en disant : « En un mot, tous les arts, chez les humains, sont dus à Prométhée. » (vv. 505–506) Son châtiment est décrit par le dieu Héphaïstos qui, mandaté par Zeus, se charge d'exécuter la peine : « Fils trop entreprenant de la sage Thémis, malgré moi, malgré toi, je vais t'attacher, avec des chaînes d'airain que rien ne pourra briser, sur ce mont inhabité, où tu n'entendras la voix, ni ne verras le visage d'aucun mortel ; où, brûlé lentement par les rayons ardents du soleil, ton corps brunira. Là, toujours trop tard à ton gré, la nuit parsemée d'étoiles obscurcira le jour, et trop tard le soleil séchera la rosée du matin ; car la douleur du mal présent t'accablera sans cesse, et ton libérateur n'est pas né. » (vv. 18–27) Traduction de François-Jean-Gabriel de La Porte du Theil. ↩︎
  5. Dans la nouvelle Anthem : Hymne (1938), qui se déroule dans un monde futuriste où l'individualité a disparu pour laisser la place au groupe et où les gens n'ont plus de nom distinctif, le héros (immatriculé « Égalité 7-2521 ») finit par prendre le nom « Prométhée ». ↩︎
  6. L'Atlas Society est une organisation à but non lucratif, qui promeut la philosophie d'Ayn Rand aux États-Unis. ↩︎
  7. Les Enfants de Mathusalem (1941), qui dépeint des personnages ayant acquis une longévité par l'eugénisme et qui sont persécutés pour cette raison, constitue en quelque sorte une apologie du transhumanisme par exemple. ↩︎
  8. En anglais : There Ain't No Such Thing As A Free Lunch (TANSTAAFL). ↩︎
  9. Dans l'entrevue citée, Saylor dit clairement qu'« il n'existe pas de monnaie numérique » hormis le bitcoin et que le dollar et l'euro « forment du crédit et […] ne sont pas adossés à de l'énergie ». Pourtant, la monnaie numérique émise par les banques centrales et détenue en réserve par les banques commerciales constitue bel et bien de la monnaie de base strictement numérique, n'étant pas basée sur une relation de crédit. Le système des taux directeurs tente de reproduire le mécanisme en imposant des « taux d'intérêt » sur la monnaie nouvellement produite, mais il s'agit d'un dispositif de régulation de la création monétaire, pas d'une créance quelconque. ↩︎
  10. Cette vision rappelle un peu l'argumentaire développé par Pierre Noizat dans son ouvrage L'Énergie, face cachée de la monnaie, publié chez Konsensus en 2024. ↩︎
  11. L'hypothèse de la Reine rouge tire son nom d'un épisode du deuxième volet d'Alice au pays des merveilles, dans lequel Alice et le personnage de la Reine rouge se mettent à faire la course, et où Alice remarque que les objets qui les entourent ne bougent pas. La Reine rouge lui explique alors que la physique du Pays du miroir n'est pas la même : « Ici, vois-tu, on est obligé de courir tant qu'on peut pour rester au même endroit. Si on veut aller ailleurs, il faut courir au moins deux fois plus vite que ça ! » (Lewis Carroll, De l'autre côté du miroir (1871), traduction libre) Cette dernière citation a très judicieusement été incorporée par Anil Patel dans son anthologie des dires de Saylor. ↩︎
  12. La confidentialité, décrite dans la section 10 du livre blanc, est indissociable d'une conservation personnelle sereine. La liaison d'une adresse à l'identité de son propriétaire facilite non seulement l'application des règlementations et la perception des taxes par l'État, mais aussi le vol par les criminels communs, comme la vague de séquestrations de 2025–2026 en France l'a amplement démontré. ↩︎
  13. Ce tweet est longtemps resté épinglé sur son profil, jusqu'à être remplacé en avril 2026. ↩︎
  14. « Je sèmerai devant toi ma terreur, je jetterai la confusion chez tous les peuples où tu pénétreras, et je ferai détaler tous tes ennemis. J'enverrai devant toi des frelons qui chasseront les Hivvites, les Cananéens et les Hittites devant toi. » — Ex 23:27–28. On peut aussi penser à l'infestation des moustiques, à l'envahissement par les taons ou aux nuées de sauterelles qui font partie des 10 plaies d'Égypte. ↩︎
  15. La formule a aussi été utilisée comme titre d'un livre écrit par la podcasteuse Natalie Brunell en 2025. ↩︎
  16. « Méfiez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous déguisés en brebis, mais au-dedans sont des loups rapaces. C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Cueille-t-on des raisins sur des épines ? Ou des figues sur des chardons ? » — Mt 7:15–16. ↩︎
  17. Sans être favorable à Silk Road, Gavin Andresen a défendu l'utilisation anonyme de Bitcoin. En juin 2011, à la suite de l'intervention du sénateur Chuck Schumer accusant la cryptomonnaie de faciliter le blanchiment d'argent et le trafic de drogue, il écrivait sur son blog : « Personne ne peut contrôler ce qui est acheté avec les bitcoins, tout comme ma banque locale ne peut contrôler ce que je fais des espèces que je retire du distributeur de billets. » Cette attitude diffère d'une part de la démarche anarchiste d'un Amir Taaki, qui défendait bec et ongles l'usage de Bitcoin par WikiLeaks et par Silk Road, et d'autre part de la posture collaborationniste d'un Jeff Garzik, qui expliquait qu'il était « tout à fait stupide de tenter d'effectuer des transactions illicites importantes avec des bitcoins ». ↩︎

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