|

Les racines transhumanistes de la cryptomonnaie

Publié sur preuvesdetravail.substack.com le 17 octobre 2026.

On associe souvent Bitcoin aux cypherpunks, ce groupe de cryptographes rebelles des années 90 qui défendaient la liberté et la confidentialité en ligne alors qu’Internet était tout juste naissant. Ces gens, qui se rassemblaient principalement autour d’une liste de diffusion de courrier électronique, se sont en effet impliqués dans le domaine de l’argent liquide électronique, en essayant et en concevant quelques-uns des premiers modèles de monnaie numérique qui ont préfiguré l’invention de Satoshi Nakamoto.

Un rapprochement moins connu est celui qui lie la cryptomonnaie au transhumanisme. Dans les années 90, l’idée d’une monnaie numérique indépendante était également défendue par un groupe de gens qui se faisaient appeler des extropiens, auquel appartenaient d’ailleurs de nombreux cypherpunks revendiqués. Les extropiens étaient des transhumanistes libéraux optimistes qui promouvaient l’action du marché comme moteur de l’innovation technique et de l’amélioration de l’homme, tant à l’échelle de l’individu qu’à celle de l’espèce. La tête pensante du mouvement était le britannique Max More, qui posait les jalons de la doctrine dès 1988 et constituait l’un des principaux penseurs du transhumanisme moderne.

Cette filiation de la cryptomonnaie avec la mouvance extropienne est retranscrite dans les ouvrages consacrés aux origines de Bitcoin1. J’y ai consacré moi-même une section dans mon propre livre, L’Élégance de Bitcoin. Dans l’article présent, je souhaite approfondir le sujet, non seulement parce que l’histoire des extropiens est fascinante (et perturbante), mais aussi parce que beaucoup d’idées qu’ils ont formulées à l’époque se sont matérialisées aujourd’hui dans notre quotidien avec le succès de Bitcoin et de l’I.A. générative.

Le transhumanisme extropien

Le transhumanisme est un projet ancien de dépassement des limites humaines, qui s’est précisé au cours du XXe siècle et qui a trouvé sa véritable définition à la fin de celui-ci. Si le terme a été inventé en 1957 par le biologiste Julian Huxley (pour le différencier du processus d’eugénisme alors décrié en raisons des agissements nazis), sa formulation en tant que philosophie complète et cohérente n’a été réalisée qu’à la fin des années 80, par un groupe appelé les extropiens. Le mouvement extropien a en effet constitué un tronc à partir duquel se sont développées les tendances qui ont suivi, aujourd’hui très improprement schématisées par l’acronyme TESCREAL2.

Le mouvement extropien a été initié sur la côte Ouest des États-Unis par Max More (qui s’appelait encore Max O’Connor) et Tom Bell, deux étudiants en philosophie de l’université de Californie du Sud à Los Angeles qui partageaient la même passion pour le futurisme. L’extropianisme était une idéologie transhumaniste libérale et optimiste, prônant le progrès technique en vue d’accroitre les capacités humaines individuelles et civilisationnelles. Elle tirait son nom du concept d’« extropie », terme s’opposant à l’entropie, pour désigner le processus du vivant (vu comme ensemble de systèmes dissipateurs), et se rapprochant du concept de néguentropie formulé par Schrödinger. Les extropiens s’inspiraient des précurseurs du dépassement de soi (Friedrich Nietzsche, Ayn Rand, Robert Ettinger, Fereidoun Esfandiary), mais aussi des « high-tech hayekians » (Phil Salin, Eric Drexler, Mark S. Miller) et des écrivains de science-fiction (Robert Heinlein, Vernor Vinge, Bruce Sterling).

Max More début 1994 (source : Nancie Clarke pour Extropy)

Au cours de l’automne 88, Max More et Tom Bell ont lancé un magazine appelé Extropy : dans ce premier numéro sous-titré « remède contre le choc du futur », ils présentaient leur doctrine de manière détaillée, faisant une longue liste des sujets à aborder3. Peu à peu, le projet des extropiens s’est précisé avec le temps. De manière générale, ils promouvaient les techniques susceptibles de faire avancer l’homme et l’humanité en général, telles que la cryogénisation, l’intelligence artificielle, la robotique et la colonisation spatiale. Leur but final était la fusion avec la machine (cyborguisation), et l’émergence éventuelle d’une nouvelle espèce, posthumaine. L’extropianisme représentait ainsi un transhumanisme par sa volonté de transcender la nature humaine.

La doctrine et les pratiques des extropiens

La doctrine des extropiens reposait sur quatre principes, définis en 1990 par Max More : l’expansion illimitée, l’auto-transformation, l’optimisme dynamique et la technologie intelligente4. Ces principes ont été amendés au cours des années pour inclure l’ordre spontané / la société ouverte, l’autodétermination et la pensée rationnelle. La notion centrale était donc l’importance donnée à la raison humaine et à la science, dans une conception de la vie se rapprochant de l’« eupraxosophie » du philosophe athée Paul Kurtz.

Logo des extropiens (source : Extropy, numéro 9)

En vertu de leur rationalisme, les extropiens s’opposaient farouchement aux religions révélées, et notamment aux différentes formes de christianisme. Plus encore, ils adoptaient une vision proprement luciférienne dans leur rejet du dogme et leur désobéissance spirituelle. Max More, au cours de son adolescence, avait cherché « un moyen de dépasser certaines limites humaines » dans les courants ésotériques5, mais avait fini par le trouver dans la proposition matérialiste de la science. Il n’avait néanmoins pas complètement abandonné la symbolique attachée à l’occulte. En 1989, il a ainsi rédigé un « éloge du diable » dans le magazine Extropy, qui n’était pas « tout à fait sérieux » et qui devait « être pris d’un point de vue purement symbolique ». Il y présentait Lucifer comme le « porteur de lumière » qui « incarne la raison, l’intelligence et la pensée critique » et « représente l’exploration de nouvelles idées et de nouvelles perspectives dans la quête de la vérité ». Le « péché originel » d’Adam et Ève, qui a été de « manger le fruit de l’arbre de la connaissance » sous l’incitation du serpent dans le jardin d’Éden, était ainsi non pas vu comme une faute, mais comme une saine désobéissance au joug tyrannique de Dieu.

Cette démarche provocante rappelait le satanisme rationnel d’Anton LaVey (auteur de La Bible satanique en 1969), qui ne professait pas l’existence du diable mais soutenait l’attitude rebelle et hédoniste associée6. Entre 1996 et 2003, la liste de diffusion des extropiens a été hébergée sur le site Lucifer.com (par l’architecte logiciel David McFadzean), entérinant la figure du porteur de lumière comme un véritable symbole des extropiens. Une telle symbolique n’est guère étonnante si l’on considère que le transhumanisme est en quelque sorte une démarche de déification de l’homme « hors de Dieu et sans Dieu7 », visant à réaliser les promesses faites par la religion sur un plan purement matérialiste.

À cette rébellion contre l’autorité spirituelle, s’ajoutait une révolte contre le pouvoir politique en général. Les extropiens étaient en effet résolument hostiles à l’intervention de l’État, tendant vers l’anarchisme. Ils soutenaient le principe de l’ordre spontané, décentralisé par nature, qui avait été exposé de la façon la plus complète par l’économiste autrichien Friedrich Hayek dans ses travaux. Ils combattaient en cela le dirigisme technocratique, tel que prôné par l’écrivain de fiction spéculative H. G. Wells dans ses œuvres, qui ralentissait pour eux l’innovation technique. Ils s’inspiraient notamment de l’ouvrage de David Friedman The Machinery of Freedom, qui décrivait comment pouvait s’organiser une société sans État. Max More écrivait dans une version révisée des « principes extropiens » en 1992 :

« Le progrès durable et la prise de décision intelligente et rationnelle requièrent des sources d’information et des points de vue diversifiés, rendus possibles par les ordres spontanés. La gestion centralisée limite l’exploration, la diversité, la liberté et les opinions divergentes. Respecter l’ordre spontané, c’est soutenir les institutions volontaristes qui maximisent l’autonomie, par opposition aux groupements hiérarchiques rigides et autoritaires, qui se caractérisent par leur structure bureaucratique, la suppression de l’innovation et de la diversité, et l’étouffement des incitations individuelles. Notre compréhension des ordres spontanés nous rend très méfiants à l’égard des “autorités” qui nous sont imposées, et sceptiques à l’égard des dirigeants politiques, de l’obéissance inconditionnelle et des traditions non remises en question. »

Les extropiens mettaient l’accent sur la mise en pratique. Bien souvent de profession scientifique, ils promouvaient la recherche et l’expérimentation dans les domaines qui avaient pour but d’améliorer la condition matérielle de l’homme. Entre outre, certains d’entre eux en sont venus à changer de nom de famille afin d’incarner plus profondément leur conviction en l’auto-transformation, imitant ainsi les quakers : Max O’Connor a pris le nom de Max More (« davantage ») et l’a modifié administrativement en 1990, Tom Bell s’est fait appeler Tom Morrow (« demain »), Mark Potts est devenu Mark Plus, etc.

Outre le magazine Extropy, le mouvement extropien reposait sur la communication entre ses membres. Une liste de diffusion de courrier électronique a été mise en place durant l’été 1991 par Perry Metzger, puis administrée par Harry Shapiro (futur Harry Hawk). Sur cette liste initialement privée, les extropiens échangeaient librement sur des sujets divers, dont « la politique libertarienne, les techniques d’allongement de la durée de vie (comme la cryogénisation), l’extension cybernétique de l’intelligence et de la perception humaines, la nanotechnologie, les ordres spontanés, la mémétique ». On pouvait y retrouver un grand nombre de personnalités impliquées dans les sciences et techniques, comme Carl Feynman (le fils du physicien), le philosophe Nick Bostrom ou le futur blogueur rationaliste Eliezer Yudkowsky.

Illustration de l’article « Meet The Extropians » dans l’édition d’octobre 1994 de Wired. De gauche à droite : Simon Levy, Hans Moravec, Max More, Dave Krieger, Ralph Merkle, T.O. Morrow (source : Internet Archive)

Les extropiens présents dans la Silicon Valley ne manquaient pas de planifier des rencontres collectives en chair et en os, qu’ils appelaient des « extropaganzas ». Ils ont aussi organisé des conférences par l’intermédiaire de l’Extropy Institute fondé en 1992 ; la première d’entre elles, surnommée « Extro 1 », a eu lieu en avril 1994 à Sunnyvale près de San José. Elle faisait notamment intervenir, outre Max More et Tom Bell, le roboticien Hans Moravec et le cryptographe Ralph Merkle. Cette conférence a été relatée au cours de l’automne par le magazine Wired, jetant un peu de lumière sur le mouvement.

La perspective monétaire des extropiens

Les extropiens s’intéressaient à la monnaie numérique d’une façon particulière. Permettre à l’individu de s’épanouir impliquait qu’il puisse utiliser son argent sans que celui-ci ne soit contrôlé par les autorités politiques. Aussi, ils recherchaient un instrument monétaire solide qui puisse conserver sa valeur à très long terme hors de l’atteinte de l’État, par exemple dans le cas d’une cryogénisation8.

Ils ont expérimenté avec le Hawthorne Exchange, un système de monnaie numérique rudimentaire fonctionnant sur la liste de diffusion entre 1993 et 1994, qui se voulait être un marché de réputation et qui a servi à règler quelques échanges marchands entre participants. En septembre 1994, ils ont créé une plateforme de marché prédictif appelée Idea Futures, qui est devenue le Foresight Exchange quelques années plus tard. Enfin, les extropiens se sont intéressés au modèle eCash de David Chaum, basé sur le procédé de signature aveugle et reposant sur un réseau de serveurs en charge de valider les transactions, notamment grâce à leur proximité avec les cypherpunks.

En 1995, un numéro complet de la revue Extropy a été dédié à la question de la monnaie numérique. L’illustration de couverture (réalisée par l’artiste Nancie Clark, future épouse de Max More) était un billet de banque fictif, à l’effigie de l’économiste Friedrich Hayek. Le numéro incluait une introduction à l’argent liquide électronique rédigée par le développeur Mark Grant, une réflexion du professeur Larry White sur les monnaies privées, un compte-rendu sur La Théorie de la banque libre de George Selgin, et un article sur la « dénationalisation de la monnaie » écrit par Max More.

Billet fictif de 15 hayeks émis par la « Virtual Bank of Extropolis » (source : archive du magazine Extropy)

Dans cet article, Max More promouvait la concurrence des monnaies, exposée par Friedrich Hayek en 1976 au sein d’un ouvrage intitulé The Denationalisation of Money. Il y évoquait notamment « séparation de la monnaie et de l’État9 » en référence au principe de la séparation de l’Église et de l’État, fondement de la laïcité. Il écrivait :

« Un aspect du futur de la monnaie que l’on trouve rarement ailleurs est la privatisation de la monnaie, c’est-à-dire la séparation de la monnaie et de l’État. Il convient d’examiner conjointement l’argent liquide électronique et la concurrence des monnaies qui résulteraient de cette dénationalisation. Toutes deux peuvent réduire le pouvoir de l’État en matière de fiscalité et de réglementation, libérant ainsi les marchés et renforçant la liberté et la productivité. »

Max More concluait son article en rendant hommage à Friedrich Hayek, déplorant le fait qu’il n’ait pas été cryogénisé :

« Je regrette profondément le décès récent de Hayek. […] N’ayant pas été placé en biostase, Hayek ne renaitra jamais pour assister à l’avènement de l’argent liquide électronique et des devises privées concurrentes que sa pensée aura pu contribuer à créer. Si nous voulons rester à l’avant-garde, réfléchissons à ce que nous pouvons faire pour accélérer ces innovations cruciales. Peut-être verrons-nous un jour une monnaie privée porter le nom de Hayek. »

La relation avec les cypherpunks

Le mouvement des extropiens entretenait des liens étroits avec celui des cypherpunks, qui s’est développé à peu près au même moment. Formés autour de Tim May, Eric Hughes et John Gilmore en 1992, soit quatre ans seulement après le lancement des extropiens, ils s’inspiraient grandement de ces derniers, à commencer par le pluriel dans le nom de leur liste de diffusion (cypherpunks) et leur attachement à la pratique (« cypherpunks write code »). Leur but était plus modeste : ils promouvaient l’utilisation proactive de la cryptographie pour garantir la liberté et la confidentialité des individus sur Internet.

Les cypherpunks Tim May, Eric Hughes et John Gilmore en 1993 lors d’une séance photo pour le magazine Wired (source : Oh my Satoshi)

Le mouvement des cypherpunks était en quelque sorte une fusion entre la philosophie extropienne, qui considérait l’évolution technique comme une force émancipatrice, et le genre littéraire cyberpunk, qui envisageait un monde dystopique combinant haute technologie et bassesse humaine10. On y retrouvait ainsi des pessimistes invétérés, méfiants de la surveillance informatique, mais aussi des éternels optimistes, persuadés que le progrès technique libèrerait à terme l’individu. Il était donc naturel de trouver des porosités entre les deux mouvements, et beaucoup de cypherpunks participaient à la liste de diffusion extropienne.

C’est parmi ces extropiens-cypherpunks qu’on retrouve les hommes qui ont conçu les modèles antérieurs à Bitcoin les plus connus aujourd’hui. Ces derniers ne se contentaient pas de critiquer, mais s’évertuaient à construire des systèmes qui manifestent leurs valeurs dans le monde réel (conformément à leur attachement à l’expérimentation). Ils étaient principalement trois — Nick Szabo, Wei Dai, et Hal Finney — et ils ont conceptualisé respectivement trois concepts : bit gold, b-money et RPOW.

Nick Szabo, la colonisation spatiale et bit gold

Nick Szabo, informaticien américain d’origine hongroise, a rejoint le mouvement extropien à ses débuts, participant à la liste de diffusion assez rapidement après sa création. Il s’est notamment impliqué dans le mouvement en écrivant pour le magazine Extropy.

Pendant l’été 1994, il a par exemple fait publier un article, intitulé « Boundless Constellations: The Emergence of Celestial Civilization » dans lequel il présentait (dixit Max More) « une alternative à l’approche centralisée et contrôlée par l’État » de la colonisation spatiale. Il y décrivait comment le marché pourrait organiser cette expansion, les appareils utilisés, les matériaux et l’énergie nécessaires (captée de Jupiter, puis du Soleil), etc. Il concluait :

« L’espace offre un vaste champ d’expansion illimitée future. Son exploitation n’est pas une nécessité absolue ; nous pouvons obtenir les ressources et les libertés dont nous avons besoin pour devenir post-humains ici même, sur Terre. Mais à long terme, nous ne devrons pas nous limiter à ce minuscule caillou du système solaire. L’espace nous est déjà utile à bien des égards, et le deviendra de plus en plus. La plupart des techniques nécessaires aux futurs projets spatiaux sont actuellement développées pour être mises en œuvre sur Terre. La colonisation spatiale naîtra du travail que nous accomplissons aujourd’hui pour faire de la Terre un lieu libre et prospère, une planète extropienne. »

Nick Szabo a aussi popularisé l’idée des smart contracts (ou contrats autonomes11) auprès des extropiens : il s’agissait d’exécuter les clauses d’un contrat sous forme logicielle. Début 1996, il a écrit un article dans Extropy intitulé « Smart Contracts: Building Blocks for Digital Markets », où il exposait sa vision :

« La révolution numérique permet désormais la création de nouvelles institutions et de nouvelles façons de formaliser les relations qui constituent ces institutions. J’appelle ces nouveaux contrats “autonomes”, car ils sont bien plus fonctionnels que leurs prédécesseurs inanimés, écrits sur papier. Ils n’impliquent en rien l’utilisation de l’“intelligence artificielle”. Un contrat autonome est un ensemble de promesses, spécifiées sous forme numérique, comprenant des protocoles dans le cadre desquels les parties s’engagent à respecter les promesses des autres. »

Szabo a également participé aux conférences de l’Extropy Institute en Californie, dont la deuxième à Santa Monica et la troisième à San José. Il est même intervenu dans une table ronde sur les procédures juridiques à l’ère de l’information, lors de la dernier séminaire du mouvement (Extro-5) en 2001.

Nick Szabo à la conférence Extro-3 en 1997 (source : Adrian Chen)

Nick Szabo s’est profondément intéressé à la question de la monnaie numérique, allant jusqu’à travailler pendant 6 mois comme consultant pour DigiCash, l’entreprise de David Chaum. En 1994, il a créé une liste de diffusion privée, appelée libtech-l, pour héberger des discussions sur les innovations techniques libératrices. Y intervenaient notamment les économistes de la banque libre (Larry White et George Selgin), ainsi que les deux autres extropiens dont il est question ici (Wei Dai et Hal Finney).

C’est sur cette liste qu’il a développé son idée de bit gold : un système décentralisé gérant une ressource virtuelle du même nom. Cette ressource devait être créée par preuve de travail, c’est-à-dire requérir une certaine quantité de calcul informatique pour être générée. En 1999, Szabo a décrit son modèle sur sa page personnelle sous la forme d’une ébauche de livre blanc intitulée Bit Gold: Towards Trust-Independent Digital Money. Il voulait mettre en place une monnaie ne reposant pas sur un tiers de confiance qui dispose d’une « cherté infalsifiable », de sorte à pouvoir servir de base au reste de l’économie. Son but était (entre autres) de résoudre le problème de la mesure de la valeur, qu’il jugeait être une question d’ordre civilisationnel12. Ce modèle, dont il a parlé ultérieurement dans un article de blog, n’a cependant jamais été mis en œuvre.

Wei Dai, la singularité et b-money

Wei Dai, de son côté, était à l’époque un jeune cryptographe, qui avait fui la Chine communiste avec ses parents et qui travaillait pour Microsoft à Seattle. Il s’était également impliqué dans l’open source, étant à l’origine de la bibliothèque de fonctions cryptographiques Crypto++, qui serait par la suite très utilisée par les développeurs en C++. Il a toujours souhaité conserver son anonymat, de sorte qu’on n’en sait pas beaucoup plus sur son identité civile.

Il s’est initialement impliqué dans le mouvement cypherpunk en 1994, se déclarant « fasciné par la crypto-anarchie de Tim May », avant d’en être « quelque peu désabusé ». Dans le même temps, il a découvert les extropiens et a rejoint la liste de diffusion en septembre 1997. Il s’intéressait, entre autres, au sujet de la singularité technique — ce moment théorique de l’avenir où une superintelligence artificielle deviendra si supérieure qu’elle sera capable de s’améliorer elle-même sans intervention humaine — quelque chose qui lui faisait peur. Il était en particulier lecteur de l’écrivain Vernor Vinge, lequel avait popularisé l’idée de la singularité dans son essai intitulé « The Coming Technological Singularity: How to Survive in The Post-Human Era » en 1993, et avait régulièrement mis en scène des I.A. surpuissantes dans ses romans, dont notamment la « Perversion straumlienne » d’Un feu sur l’abîme. En 1997, dans un courriel consacré au roman La Captive du temps perdu du même auteur, Wei Dai méditait sur le concept fictif de « bulle de stase » décrit dans le livre, qui permettait de traverser le temps sans dommage ; il s’interrogeait sur la forme que prendrait un tel dispositif dans la réalité pour protéger l’individu contre les méfaits d’une singularité malfaisante :

« Traverser la singularité semble nécessiter une technique capable de défendre ses utilisateurs, relativement impuissants, contre des adversaires extrêmement puissants, voire d’une puissance inimaginable. La bulle de stase est bien sûr l’une de ces technologies, mais elle n’est pas pratique. La seule méthode réaliste dont j’ai connaissance et qui se rapproche un tant soit peu de cette exigence est la cryptographie. […] Il existe une probabilité très réaliste que la Singularité s’avère indésirable pour bon nombre d’entre nous. Peut-être qu’elle sera instable et détruira toute intelligence étroitement liée. Ou peut-être que la seule entité qui en émergera aura la “personnalité” de la Perversion. Il est important de pouvoir retenter l’expérience si la première Singularité tourne mal. »

Il avait donc beaucoup d’estime pour la cryptographie et l’a mobilisée pour tenter de résoudre des problèmes. Il a programmé un protocole de communication anonyme appelé Pipenet. Et surtout il a proposé un nouveau modèle de monnaie numérique, appelé b-money, qu’il a décrit sur la liste de diffusion libtech-l ainsi que sur celle des cypherpunks. Il présentait b-money comme « un nouveau protocole d’échange monétaire et d’exécution des contrats pour les pseudonymes ». L’émission monétaire se faisait par preuve de travail mais le processus, contrairement au bit gold, n’était que secondaire : les unités devaient en effet être arrimées à un panier standard de marchandises par un mécanisme d’ajustement de l’effort nécessaire pour les produire. Un stablecoin avant l’heure, en somme.

Par la suite, Wei Dai s’est détourné des cypherpunks, mais est resté très proche de la mentalité extropienne. Dans les années 2000, il a participé à la liste SL4 fondée par Eliezer Yudkowsky, spin-off des extropiens se focalisant sur le sujet de la singularité, puis est devenu un aficionado du forum rationaliste LessWrong (également géré par Yudkowsky) dès sa création en 2009.

Hal Finney, le progrès technique et RPOW

Le troisième individu emblématique de la quête de l’argent liquide numérique était Hal Finney. Ce dernier, né dans les années 50, était un informaticien et cryptographe qui vivait dans la région de Los Angeles. Il s’est très vite passionné pour la technologie. Au lycée, il a appris à programmer sur des cartes perforées au moyen du langage FORTRAN, un intérêt qui ne l’a plus quitté jusqu’à sa mort. Diplômé de Caltech, il est devenu développeur de jeux vidéos pour les consoles Intellivision et Atari VCS. Il est fasciné par l’essor d’Internet, souscrivant dès 1990 à un fournisseur d’accès.

Hal Finney a rejoint les extropiens dès leurs débuts en ligne, voyant dans le mouvement « la vision commune d’un avenir sans limites ». Il était très actif sur la liste de diffusion, à tel point que quelques-uns de ses courriels ont été retranscrits dans le magazine Extropy. Sa femme, Fran, l’accompagnait dans cette démarche, faisant publier un article sur l’exercice physique et la longévité humaine dans la même revue en 1992.

Éternel optimiste, Finney s’enthousiasmait beaucoup pour le progrès technique. En janvier 1993, en réponse à un certain David Jevans qui proposait de mettre un terme à la « course effrénée vers la technocratie » et prendre le temps de réfléchir sur la question, il écrivait :

« Le progrès technique ne doit pas nécessairement être perçu comme une menace, contrairement à ce que tu sembles laisser entendre.  Et si nos ancêtres avaient mis un terme à leur course effrénée vers l’innovation il y a des siècles ?  Aujourd’hui, on souffrirait de la variole et de la malnutrition.  Je suis certain que, dans quelques années, on considèrera le niveau technique actuel comme tout aussi primitif.  Nous aurons pitié de ceux qui ont dû vivre dans les conditions difficiles que nous appelons aujourd’hui notre quotidien. »

Hal Finney s’était profondément intéressé à la cryptographie, y voyant le potentiel libérateur. Il avait notamment lu la nouvelle True Names de Vernor Vinge, écrite en 1980, qui mettait en scène des pirates interagissant au sein d’une réalité virtuelle de manière chiffrée et faisant attention à conserver leur anonymat au risque d’être interpellés en personne. En 1991, il a découvert les idées de David Chaum dans le domaine et en a été époustouflé : elles formaient en effet « les solutions techniques nécessaires au fonctionnement de l’univers imaginé par Vinge ». Hal s’est aussi passionné pour le logiciel de chiffrement PGP, auquel il a contribué dès la version 2.0, sortie en septembre 1992, et sur lequel il a fini par travailler de manière professionnelle. Tout naturellement, il a rejoint le mouvement des cypherpunks dès sa création.

Son intérêt pour la cryptographie et en particulier pour l’argent numérique électronique a poussé Hal à publier une présentation du modèle eCash de Chaum dans la revue Extropy en début d’année 1993.

Début de l’article de Hal Finney sur eCash dans le magazine Extropy en 1993 (source : archive)

En 1994, il a participé aux premières expériences du modèle de David Chaum : Magic Money déployé par les cypherpunks et les cyberbucks de DigiCash. Constatant leur échec, et inspiré par le concept de bit gold de Nick Szabo, il a cherché à créer son propre système de « preuves de travail réutilisables », alias RPOW, en 2004. Les jetons étaient des preuves de travail, créées à l’aide de la puissance informatique des ordinateurs. La gestion de la propriété de ces jetons était déléguée à un serveur central, qui avait la particularité d’être transparent, grâce à l’utilisation d’un cryptoprocesseur spécial. De ce fait, chaque utilisateur pouvait s’assurer à tout instant que le logiciel qui fonctionnait était le bon (le code était par ailleurs disponible publiquement). Contrairement à Szabo et Dai, Finney a mis en œuvre son idée, et a lancé un prototype fonctionnel en août 2004. Cependant, ce dernier n’a pas eu le succès escompté, et il a dû le mettre hors ligne assez rapidement.

La relève des extropiens

L’extropianisme a périclité dans les années 2000, non pas parce que les idées technophiles et transhumanistes ont disparu, mais parce qu’elles se sont diffusées et ont évolué. En 2006, l’Extropy Institute a fermé définitivement ses portes, considérant « sa mission comme essentiellement accomplie ». En conséquence, d’autres organisations aux orientations différentes ont pris le relai, dont la World Transhumanist Association de Nick Bostrom et David Pearce, la Fondation Mathusalem de David Gobel et Aubrey de Grey, et le Singularity Institute for Artificial Intelligence (futur MIRI) d’Eliezer Yudkowsky.

Du côté dogmatique, la relève a été assumée par l’ingénieur et auteur américain Raymond Kurzweil, qui s’était notamment fait connaitre pour avoir conçu les synthétiseurs Kurzweil dans les années 80. Auteur d’un livre sur les possibilités offertes par l’intelligence artificielle en 1990, il a fait publier un nouvel ouvrage en janvier 1999 intitulé The Age of Spiritual Machines, dans lequel il prévoyait que l’être humain serait amené à fusionner de plus en plus avec la machine, notamment à l’aide de la nanotechnologie. Grâce à ce livre, il est devenu une figure de proue du transhumanisme au tournant du millénaire, bénéficiant d’une grande couverture médiatique, faisant par exemple l’objet d’articles dans les pages de Forbes et du New York Times.

Édition originale Ray Kurzweil The Age of Spiritual Machines 1999
Édition originale de l’ouvrage de Ray Kurzweil, The Age of Spiritual Machines (source : Amazon)

Ce succès de Ray Kurzweil auprès de la presse généraliste a enthousiasmé les extropiens. Sur la liste de diffusion, Hal Finney s’est ainsi réjoui « de voir ces idées commencer à se normaliser ». L’auteur lui-même s’est rapproché de Max More, et a participé à la dernière conférence de l’Extropy Institute en 2001. En 2005, Ray Kurzweil a continué sur sa lancée en écrivant un ouvrage provocateur intitulé The Singularity Is Near (signifiant « la Singularité est proche13 »), où il postulait que l’émergence de l’intelligence artificielle générale (AGI) et la singularité technique n’étaient qu’à quelques décennies de nous. Plus récemment, en 2024, il a publié The Singularity is Nearer (« la Singularité est plus proche »), où il maintenait ses prédictions, citant les innovations majeures dans les domaines de l’informatique, de l’intelligence et de la biologie qui avaient eu lieu en l’espace de 20 ans.

L’influence transhumaniste sur la monnaie du cyberespace

L’idée de la cybermonnaie (c’est-à-dire d’une monnaie native d’Internet, qu’on appellerait plus tard « cryptomonnaie » avec l’émergence de Bitcoin) est donc largement issue du mouvement des extropiens des années 90. Ces derniers prônaient un transhumanisme libéral et optimiste, visant à refaçonner l’homme par le biais de l’innovation technique et de la fusion avec la machine. Désireux d’accroitre la liberté individuelle, ils voyaient dans l’argent électronique une façon de réaliser la concurrence des monnaies exposée par l’économiste autrichien Friedrich Hayek dans les années 70. Leur vision à très long terme, notamment axée sur l’éventualité d’un réveil suivant une cryoconservation, les poussait à concevoir au plus vite un réserve de valeur fiable et robuste dans le temps. C’est ce qu’ont essayé de faire à leur échelle les extropiens Nick Szabo, Wei Dai et Hal Finney, avec bit gold, b-money et RPOW, en imaginant des systèmes basés sur la preuve de travail.

Ces tentatives n’ont pas été concluantes : seul le système de RPOW a été mis en œuvre, et de façon anecdotique. Il a ainsi fallu attendre la création de Bitcoin en 2008 pour que cette quête aboutisse. Son inventeur, le mystérieux Satoshi Nakamoto, n’était de toute évidence pas extropien. Cependant, la naissance et la croissance de Bitcoin ont été marquées par certaines personnes se réclamant du transhumanisme, à tel point que certaines conceptions extropiennes se retrouvent encore aujourd’hui au sein de sa communauté, pour le meilleur et pour le pire. Nous explorerons ce rapport entre Bitcoin et le transhumanisme dans un futur article.


Notes

Cet article a été écrit intégralement sans LLM, hormis les traductions qui ont été réalisées grâce à DeepL. L’image d’illustration provient de la revue catholique romaine Principles. Merci à Édouard pour sa relecture attentive.

  1. Finn Brunton, « Hayek in biostasis » (chapitre 8, pp. 118–134), « Future Desires » (chapitre 9, pp. 135–152), dans Digital Cash: The Unknown History of the Anarchists, Utopians, and Technologists Who Created Cryptocurrency, Princeton University Press, 2019 ; Aaron van Wirdum, « The Extropians » (chapitre 7, pp. 119–138), The Genesis Book: The Story of the People and Projects That Inspired Bitcoin, Bitcoin Magazine Books, 2024. ↩︎
  2. L’ensemble TESCREAL inclut, selon ses inventeurs, « le transhumanisme, l’extropianisme, le singularitarisme, le cosmisme (moderne), le rationalisme, l’altruisme efficace et le longtermisme ». Voir Émile P. Torres et Timnit Gebru, « The TESCREAL bundle: Eugenics and the promise of utopia through artificial general intelligence », dans First Monday, vol. 29, no. 4, 14 avril 2024. En réponse à cet acronyme, Max More a indiqué que « ces idées, malgré leurs différences significatives, sont toutes profondément ancrées dans le transhumanisme de la première heure développé dans les années 1980 et 90 ». ↩︎
  3. « Nous couvrirons notamment l’intelligence artificielle, les sciences cognitives et les neurosciences, les techniques d’augmentation de l’intelligence, l’allongement de la durée de vie, la cryogénisation et la biostase, les nanotechnologies, les ordres spontanés, la colonisation spatiale, de l’économie politique (en particulier libertarienne), la science-fiction et ses critiques, l’utilisation intelligente des substances psychochimiques, la psychologie extropique, la manipulation mentale, les théories extropiques de la moralité et de l’amoralité, les avancées scientifiques extropiques, la mémétique, l’esthétique, ainsi que les analyses des médias traitant de tous ces sujets. » — Max More, « Introduction », dans Extropy, no. 1, août 1988. ↩︎
  4. Max More, « The Extropian Principles », dans Extropy, no. 6, 1er juillet 1990. Ces quatres principes (Boundless Expansion, Self-Transformation, Dynamic Optimism, Intelligent Technology) forment l’acronyme BEST DO IT (« vaut mieux le faire »), un appel à la pratique. ↩︎
  5. Vers l’âge de 10–11 ans, Max More s’est en effet intéressé à l’ésotérisme, suivant les enseignements de Lobsang Rampa, et s’essayant à diverses pratiques comme la radiesthésie, la projection astrale et le pendule divinatoire. Il a adhéré pour un temps à l’ordre de la Rose-Croix et à la Kabbale. Il a même fondé un club de « recherche et développement psychique » dans son collège. ↩︎
  6. Cette relation entre satanisme rationnel et transhumanisme n’a pas échappé au polémiste anti-I.A. Joe Allen, qui écrivait en 2022 : « Le transhumanisme, c’est du satanisme avec une puce cérébrale. » ↩︎
  7. Voir Jean-Claude Larchet, « La divinisation comme projet et modèle chrétien du perfectionnement et de l’augmentation de l’homme », dans Revue d’éthique et de théologie morale, 286(4), pp. 181–197. Sur la divinisation sans Dieu, on peut notamment penser à la promesse du serpent dans le jardin d’Éden : « Le serpent répliqua à la femme : Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal. » (Gn 3:4–5, BJ) ↩︎
  8. En 2015, le cryogéniste américano-néerlandais Aschwin de Wolf, rédacteur en chef de la revue Cryonics financée par la fondation Alcor, écrivait qu’« une organisation de cryogénisation digne de confiance n’aura pas pour seule mission de maintenir le patient en cryostase, mais aussi de parvenir à le rajeunir et à le réintégrer dans la société », suggérant que « la personne devrait au moins avoir accès […] à de l’argent dans la monnaie en vigueur à ce moment-là (si la “monnaie”, telle que nous la connaissons, a alors à peu près la même fonction) ». ↩︎
  9. L’élément de langage de la « séparation de la monnaie et de l’État » s’est largement retrouvé dans les discours des bitcoineurs comme Erik Voorhees lors du premier essor de Bitcoin, probablement sous l’influence des gold bugs. ↩︎
  10. L’écrivain Bruce Sterling parlait de combination of lowlife and high tech pour décrire le genre inauguré par William Gibson. Voir Bruce Sterling, « Preface », dans William Gibson, Burning Chrome, Ace Books, 1987, pp. ix–xii. ↩︎
  11. Le terme « contrat autonome » visant à traduire smart contract a été proposé par Jacques Favier, Adli Takkal-Bataille et Benoît Huguet dans Bitcoin : Métamorphoses (pp. 105–107), publié en 2018. ↩︎
  12. Dans un essai de 2002, Nick Szabo écrivait que « la mesure de la valeur [formait] l’un des problèmes les plus épineux de la civilisation ». ↩︎
  13. Ce titre est une allusion évidente à la prédication de Jean le Baptiste, pour qui « le Royaume des Cieux est tout proche » (Mt 3:2 et 4:17, BJ). Bien que juif de naissance, Ray Kurzweil a eu une éducation religieuse unitarienne-universaliste. Le livre a été traduit en français par Adeline Mesmin sous le titre Humanité 2.0 : La Bible du changement. ↩︎

Publications similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *