L’étalon-bitcoin, la vision de Saifedean Ammous

The Bitcoin Standard: The Decentralized Alternative to Central Banking a paru en mars 2018, peu après la dernière bulle des cryptomonnaies qui a tant fait parler de Bitcoin. Le livre, écrit par Saifedean Ammous, professeur d’économie à l’école de commerce Adnan Kassar de Beyrouth, a connu un succès non négligeable depuis. Il est notamment devenu en l’espace de quelques mois l’ouvrage de référence des maximalistes du bitcoin (BTC), c’est-à-dire des personnes qui considèrent que les autres cryptomonnaies ont peu d’intérêt et que le BTC dominera le marché ad vitam æternam.

Il faut dire que Saifedean Ammous, partisan de l’école autrichienne d’économie, arrive magistralement bien à plaider la cause de Bitcoin. Les deux tiers du livre sont consacrée à décrire ce qui fait qu’une monnaie est une bonne monnaie et pourquoi l’actuel système monétaire a des conséquences désastreuses sur la vie des gens. Ce n’est que dans le dernier tiers que l’auteur nous livre sa vision de Bitcoin et qu’il explique comment il pourrait améliorer la situation économique mondiale.

Le titre, The Bitcoin Standard, est une référence directe au gold standard, à l’étalon-or qui était en vigueur dans le monde occidental pendant la Belle Époque entre 1871 et 1914, ou aux États-Unis entre 1944 et 1971. Sous le régime de l’étalon-or, les unités monétaires (le franc français, le mark allemand ou la livre sterling) correspondaient chacune à un poids d’or fixe. Aujourd’hui cette convertibilité a été abandonnée par tous les pays du monde : on utilise des monnaies fiat, c’est-à-dire des monnaies dont la valeur repose sur confiance accordée aux États qui impose leur usage.

La monnaie saine

Saifedean Ammous définit une monnaie saine comme une « monnaie librement choisie par le marché, et qui reste sous le contrôle de ses détenteurs, à l’abri des ingérences et des interventions coercitives » (pp. 70-71). Pour qu’elle soit sélectionnée en tant que monnaie elle doit avoir un potentiel de vente qui s’adapte à l’espace (portabilité), au temps (durabilité et rareté), et à l’échelle (divisibilité et fongibilité). La rareté, en particulier, est très importante : il faut qu’il soit difficile d’augmenter la masse monétaire, on parle alors de hard money. Une monnaie facile à produire (easy money) est une mauvaise monnaie puisqu’elle ne garde pas sa valeur au cours du temps.

Pour Ammous, l’or est l’archétype de monnaie saine. Grâce à son inaltérabilité et de sa rareté, le métal précieux s’est imposé au cours des siècles comme la monnaie utilisée mondialement. L’usage de l’or comme monnaie coïncide avec l’apogée des grandes civilisations qui ont marqué l’histoire telles que l’Empire Romain, l’Empire Byzantin, la Monde Arabe sous la dynastie des Omeyyades ou les cités-États italiennes pendant la Renaissance.

Une monnaie saine a un impact considérable sur l’économie. La nature d’une monnaie change en effet considérablement les incitations des individus en fonction de sa capacité à préserver de la valeur dans le temps. C’est ce qu’on appelle la préférence temporelle. Si la valeur d’une monnaie augmente ou stagne au cours du temps, les gens auront une préférence temporelle pour l’avenir et privilégieront l’épargne et l’investissement. Si la valeur de cette monnaie baisse, les gens auront une préférence temporelle pour le présent et auront tendance à dépenser et à emprunter.

Selon Saifedean Ammous, cette préférence temporelle pour l’avenir a permis à l’essor de l’innovation technique durant le XIXème :

La majorité des technologies que nous utilisons dans notre vie d’aujourd’hui ont été inventées au XIXème siècle, sous le régime de l’étalon-or, financées par le stock toujours croissant des capitaux accumulés par les épargnants conservant leur richesse sous forme de monnaie saine dont la valeur de ne dépréciait pas rapidement. (p. 97)

L’auteur met aussi en lumière le fait que la monnaie, par sa fonction d’unité de compte, sert de système d’information au capitalisme, le système de prix étant « le seul mécanisme qui permet l’échange et la spécialisation d’apparaître dans une économie de marché » (p. 108).

Conformément à sa vision autrichienne, Saifedean Ammous condamne donc l’intervention gouvernementale dans la politique monétaire. Malheureusement, les États ont une fâcheuse tendance à profiter de leur pouvoir pour influer sur la monnaie :

L’histoire a montré que les gouvernements succombent inévitablement à la tentation de gonfler la masse monétaire. (p. 67)

Autrefois, puisque le gouvernement se réservait le droit de battre monnaie (c’est-à-dire de fabriquer les pièces d’or et d’argent), il pouvait décider de dévaluer ces pièces en diminuant le poids du métal précieux contenu dans ces pièces. C’est ce qui est arrivé avec l’aureus lors du déclin de l’Empire Romain. De même, durant la période de l’étalon-or, les gouvernements et les banques nationales trichaient en imprimant plus de billets qu’ils ne possédaient d’or.

Aujourd’hui dans les pays développés, les gouvernements n’interviennent pas directement dans la politique monétaire et délèguent ce pouvoir aux banques centrales, comme la Réserve Fédérale ou la Banque Centrale Européenne. Mais la tendance est toujours la même : l’inflation monétaire, qui bénéficie à ceux qui reçoivent la monnaie créée et peuvent la dépenser avant que les prix ne grimpent, et qui diminue la richesse des épargnants indépendants. C’est notamment cette inflation qui a permis de financer l’effort de guerre pendant les deux guerres mondiales.

Comme le dit Saifedean Ammous :

La gestion de la masse monétaire [par le gouvernement], c’est le problème qui se fait passer pour la solution ; c’est le triomphe de l’espoir et des émotions sur la raison froide ; c’est la racine de toutes les politiques de subvention vendues à des électeurs crédules. Elle fonctionne comme une drogue extrêmement addictive et destructive, telle que la méthamphétamine ou le sucre : elle cause une belle euphorie au début, faisant croire à sa victime qu’elle est invincible, mais dès que l’effet diminue, la descente est dévastatrice et la victime en demande plus. C’est alors qu’un choix doit être fait : soit souffrir des effets du sevrage de l’addiction, soit prendre une autre dose, reporter d’un jour le moment de rendre des comptes, et entretenir de lourds dégâts à long-terme. (p. 136)

Monnaie de pierre, or, bitcoin

Bitcoin, une solution technique

Bitcoin est un système de liquide électronique pair-à-pair qui a été inventé en 2008 par Satoshi Nakamoto. Il a été conçu pour répondre au problème de la monnaie : le bitcoin veut être une monnaie saine mondiale, échappant au contrôle des gouvernements et aux banques centrales.

Le bitcoin a toutes les caractéristiques d’une bonne monnaie. En particulier, il s’agit d’une monnaie très difficile à produire, une hard money par excellence. La création monétaire est programmée pour être réduite de moitié tous les 4 ans, si bien que la quantité de jetons en circulation ne peut pas dépasser les 21 millions. En supprimant la nécessité d’un tiers de confiance, il permet de remplacer à la fois l’argent liquide (pièces, billets) et les paiements numériques (cartes de paiement, virements).

Bitcoin-BTC a néanmoins des problèmes de scalabilité ou de passage à l’échelle. Sous sa forme actuelle, la taille des blocs est limitée à 1 Mo. C’est pour cela qu’il ne s’adapte pas en cas de forte demande : les blocs sont pleins ce qui fait augmenter les frais de les temps de confirmation. Avec SegWit, BTC permet aujourd’hui de traiter environ 6 transactions par seconde, c’est-à-dire un peu plus de 500 000 transactions par jour.

Plusieurs solutions de scalabilité existent. La taille limite des blocs pourrait être augmentée, comme cela a été fait pour Bitcoin Cash, mais Ammous s’y oppose formellement. Pour lui, une augmentation de taille des blocs conduirait à une détérioration dangereuse de la décentralisation du réseau et fragiliserait la valeur de Bitcoin en tant que protocole résistant à la coercition étatique. Il affirme :

Pour que Bitcoin reste distribué, chaque nœud du réseau doit coûter un montant raisonnable de sorte à ce que des milliers d’individus puissent faire fonctionner un nœud sur un ordinateur personnel trouvable dans le commerce, et le transfert de données entre les nœuds doit se faire à une échelle qui est supportée par la bande passante normale d’un consommateur. (p. 234)

Puisque la valeur de Bitcoin provient de la difficulté à le changer, et que ce changement est trop contentieux pour être adopté en masse par les détenteurs de bitcoins, il considère cette limite comme étant immuable et que le passage à l’échelle devra se faire par des solutions de seconde couche.

La solution qu’il imagine c’est l’étalon-bitcoin : un système calqué sur l’étalon-or qui aurait pour base le bitcoin. Le bitcoin deviendrait alors une monnaie de réserve échangée entre des banques qui émettent des billets physiques ou des jetons numériques pour leurs clients :

L’usage futur de Bitcoin ne concernera probablement pas les petits paiements qui ne seront pas réalisés sur le registre distribué, […] mais par le biais de solutions de seconde couche. Bitcoin peut être vu comme une système nouveau et émergent de monnaie de réserve pour les transactions en ligne, dans lequel les banques en ligne émettront des jetons indexés sur le bitcoin pour leurs utilisateurs, tout en gardant leurs réserves en bitcoins dans un stockage hors-ligne. Chaque individu pourra auditer en temps réel les possessions l’intermédiaire, et des systèmes de vérification et de réputation permettront de s’assurer qu’aucune inflation n’a lieu. (p. 206)

Il tire cette idée d’un message de Hal Finney posté sur le forum Bitcointalk en décembre 2010 et qu’il cite dans son livre (p. 210). Par ailleurs, Saifedean Ammous constate qu’un tel type de système est déjà en train de se mettre en place : les entreprises du milieu comme les plateformes d’échange ou les casinos en ligne n’utilisent le protocole que pour les dépôts et les retraits, et l’essentiel des transations se passe en dehors de la chaîne, sur leurs registres locaux.

Un petit calcul permet de justifier cette solution. Comme dans le cas d’un virement, chaque banque devra effectuer une transaction de règlement avec les autres pour équilibrer leurs comptes. Avec 500 000 transactions par jour, si l’on suppose une transaction de règlement entre deux banques chaque jour, le réseau Bitcoin permettrait à 1000 banques d’exister. Si chaque banque servait environ 7 millions de clients, le système pourrait englober la population mondiale.

Une vision erronée ?

Le vision de Saifedean Ammous est très éloignée de la vision originelle de Bitcoin, celle d’un liquide numérique pair-à-pair où toutes les transactions auraient lieu sur la chaîne. Dans une certaine mesure, elle se sépare également des solutions de seconde couche décentralisées comme le Lightning Network en faisant appel à un système bancaire entièrement centralisé.

La première critique qu’on peut faire de cette vision est la question de la réserve fractionnaire. Pendant l’étalon-or, les gouvenements et les banques créaient de la monnaie papier au-delà de leurs réserves en or. Certains pays pouvaient même aller jusqu’à utiliser les monnaies d’autres pays comme réserve.

Comment donc le bitcoin ne pourrait-il pas subir le même destin que l’or ? La réponse de Ammous a cette question est que Bitcoin est très facilement auditable. Puisque l’or était centralisé dans les coffres des banques, il était très dur pour la personne moyenne de vérifier que la quantité de monnaie fabriquée correspondait bien à la quantité d’or. Avec Bitcoin, beaucoup d’individus possèdent les ressources nécessaires pour faire tourner leur propre nœud et donc virtuellement n’importe qui a la possibilité de vérifier sur la blockchain que sa banque n’est pas en train de faire de la réserve fractionnaire.

Le système qu’imagine Saifedean Ammous suscite néanmoins quelques interrogations quant aux scénarios qui pourraient avoir lieu. Par exemple, que se passerait-il si un gouvernement intervenait, interdisait la plupart des banques, saisissait leurs bitcoins et délèguait la fonction à une banque centrale qui serait la seule banque autorisée sur le territoire ? Ne se retrouverait-on pas dans la même situation que celle de l’étalon-or ?

La deuxième critique concerne la question de l’usage. Tout au long de son ouvrage, Saifedean Ammous parle de monnaie, c’est-à-dire d’un bien est à la fois un intermédiaire d’échange, une réserve de valeur et une unité de compte. Mais BTC n’est aujourd’hui pas un bon moyen d’échange comme peut l’être le liquide : les confirmations ne sont pas instantanées (et rien n’est fait pour qu’elles le soient) et le réseau peut à tout moment être engorgé, ce qui peut faire augmenter les frais à des niveaux inacceptables. Cela pose un sérieux problème.

Avant que l’or ne serve d’étalon, il a été utilisé comme une monnaie mondialement reconnue pendant plus de 2500 ans, et conserve encore aujourd’hui cette symbolique dans l’imaginaire collectif. Le bitcoin non. Très peu de personnes sur Terre ont déjà effectué une transaction sur la chaîne de blocs et n’ont donc pas intégré le concept : ils ne savent pas ce que c’est de détenir du bitcoin ou d’en transférer la propriété.

Les détenteurs de bitcoins d’aujourd’hui conservent jalousement leurs jetons parce qu’il spéculent sur son usage futur. Mais pour que BTC puisse espérer réussir, il faut qu’il ait un usage autre que la spéculation : les gens doivent l’utiliser comme monnaie et non pas uniquement en tant que réserve de valeur.

Cet usage aura lieu hors chaîne, affirment les défenseurs de BTC. Certes, mais l’utlisateur devra, à un moment ou à un autre, effectuer une transaction sur le chaîne de blocs. Si les frais sont énormes, son expérience risque d’être traumatisante.

Cela nous nous amène à la troisième critique qu’on peut faire de la théorie de Saifedean Ammous : sa vision sainte de la taille limite des blocs. Saifedean Ammous considère en effet que le fait que la taille des blocs soit limitée à 1 Mo est aussi important que le fait que le nombre de bitcoins soit limité à 21 millions. Il considère que toutes les tentatives d’augmentation de la taille limite des blocs sont des attaques contre Bitcoin, et il méprise profondément Bitcoin Cash.

Cependant, contrairement à la restriction sur la création monétaire qui garantit le caractère déflationniste de Bitcoin, cette limite des 1 Mo reste complètement arbitraire. Elle avait été ajoutée en urgence par Satoshi Nakamoto en 2010 pour éviter les attaques par déni de service, lorsque les blocs ne faisaient que quelques ko tout au plus. Satoshi avait par ailleurs prévu de l’augmenter.

Ammous affirme que cette limite fait en sorte que le réseau reste décentralisé, mais il y a un manque de quantification dans sa justification, qui repose davantage sur le fait que sur la raison. Il est évident que tout le monde n’a pas les moyens de faire fonctionner un nœud, ce qui exclut déjà une bonne partie de la population mondiale. Il est aussi évident qu’une augmentation de la taille des blocs conduirait à une hausse du coût pour faire tourner un nœud. La question est : Quelle limite permettrait au réseau d’être assez décentralisé pour qu’il résiste aux attaques ?

Le refus d’augmenter cette limite a été néfaste au développement naturel de Bitcoin et a conduit au schisme entre BTC et BCH en 2017. Dans le même ordre d’idées, ce refus pourrait être néfaste au fonctionnement solutions de seconde couche décentralisées comme le réseau Lightning. Pour que Lightning soit utilisé mondialement, il faudrait en effet augmenter la capacité du réseau, ne serait-ce que pour que les utilisateurs puissent ouvrir et fermer des canaux de paiement. Par exemple, pour que 7 milliards d’être humains réalisent en moyenne 2 transactions de 125 octets par an (cas minimal), il faudrait déjà des blocs de 34 Mo !

La quatrième critique qu’on peut adresser à Saifedean Ammous c’est son maximalisme. Il semble croire que seul BTC peut devenir une monnaie saine internationale et que tous les autres jetons sont voués à l’échec, sous prétexte que leur développement est hautement centralisé. Selon lui, « la valeur de Bitcoin vient de sa politique monétaire immuable » qui n’existe que parce que « personne ne peut le changer facilement » (pp. 229-230).

Mais il semble oublier que Bitcoin pouvait également être changé facilement à ses débuts, et ce n’est qu’à mesure que la base de ses utilisateurs augmentait que les changements devenaient de plus en plus difficiles. De plus, les récentes discordes qui existent actuellement dans la communauté de Bitcoin Cash au sujet de la mise à jour du 15 novembre, montrent bien que la modification du protocole n’est pas aisée et qu’elle n’est pas soumise au contrôle d’un groupe unique.

Le fait est que BTC n’est pas invulnérable contre la concurrence comme l’a prouvé la baisse de sa dominance de marché lors de l’année 2017. S’il s’avérait qu’une autre cryptomonnaie réussissait à dépasser BTC en terme d’usage tout en parvenant à conserver toutes les caractéristiques d’une monnaie saine, le BTC pourrait être rélégué au rang d’antiquité.

Ainsi, le livre de Saifedean Ammous est très bon pour nous expliquer quel problème a pour but de résoudre Bitcoin, mais il pêche dans sa vision étriquée d’une monnaie de réserve qui servirait d’étalon à un nouveau système bancaire. Peut-être que cela ne poserait aucun problème mais je reste sceptique : je pense Bitcoin peut être bien plus que cela et qu’il peut être utilisé directement comme monnaie, que le passage à l’échelle ait lieu sur la chaîne (Bitcoin Cash) ou en dehors (Lightning Network).

 

Merci d’avoir lu cet article.


Références

Saifedean Ammous, The Bitcoin Standard: The Decentralized Alternative to Central Banking, Wiley, 2018.

Je suis fasciné par les cryptomonnaies et par l'impact qu'elles pourraient avoir sur nos vies. De formation scientifique, je m'attache à décrire leur fonctionnement technique de la façon la plus fidèle possible.

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