Les fondements du maximalisme du bitcoin

Dans l’article précédent, nous avons vu que le maximalisme du bitcoin était une doctrine morale visant à décourager la formation de cryptomonnaies alternatives, et qu’il se manifestait par une critique véhémente et systématique de ces dernières, notamment en les désignant sous le nom méprisant de « shitcoins ». On pourrait croire à du simple trollage, on pourrait penser qu’il s’agit d’une mouvance peu sérieuse d’individus en manque d’attention, mais c’est loin d’être le cas. En effet, les maximalistes les plus réfléchis savent très bien ce qu’ils font, et ils savent aussi très bien le justifier.

Nous allons donc voir aujourd’hui sur quoi le maximalisme du bitcoin se fonde : pourquoi les maximalistes considèrent que le bitcoin est la meilleure des cryptomonnaies, pourquoi ils croient que les autres cryptomonnaies ne peuvent pas avoir les qualités monétaires du bitcoin, et pourquoi ils ont l’intime conviction qu’il est nécessaire de combattre ces autres cryptomonnaies dans le débat public, y compris par le biais de propos simplistes, désagréables et blessants.

 

Le bitcoin, une monnaie saine

Aujourd’hui, la fonction monétaire est soumise à un monopole imposé par les gouvernements : les échanges passent par l’intermédiaire de monnaies fiat comme l’euro, le dollar ou le yen, qu’il est interdit de concurrencer1 et qui sont émises par des États ou par des banques centrales. Dans chaque région du monde, on est ainsi forcé d’utiliser une monnaie unique, et ce monopole a des effets néfastes sur l’économie.

Premièrement, ce monopole permet de procéder à une création monétaire continue et d’engendrer une inflation, c’est-à-dire une baisse du pouvoir d’achat de la monnaie, sans que le peuple ne puisse rien faire. Cette création monétaire, conformément au fait qu’elle profite à ceux qui reçoivent la monnaie nouvellement produite, aide considérablement l’État en réduisant le poids de sa dette et des intérêts qu’il doit payer. Mais elle soutient surtout l’économie actuelle, qui est littéralement droguée à l’inflation (« il faut baisser les taux pour relancer l’économie »), ce qui provoque du malinvestissement et des crises économiques récurrentes et cycliques. Tel que le décrit Saifedean Ammous dans son livre L’étalon-bitcoin :

La gestion de la masse monétaire [par le gouvernement], c’est le problème qui se fait passer pour la solution ; c’est le triomphe de l’espoir et des émotions sur la raison froide ; c’est la racine de toutes les politiques de subvention vendues à des électeurs crédules. Elle fonctionne comme une drogue extrêmement addictive et destructive, telle que la méthamphétamine ou le sucre : elle cause une belle euphorie au début, faisant croire à sa victime qu’elle est invincible, mais dès que l’effet diminue, la descente est dévastatrice et la victime en demande plus. C’est alors qu’un choix doit être fait : soit souffrir des effets du sevrage de l’addiction, soit prendre une autre dose, reporter d’un jour le moment de rendre des comptes, et entretenir de lourds dégâts à long-terme.

Secondement, puisque l’économie tend à se numériser (notamment par l’usage des cartes bancaires au détriment de l’argent liquide), ce monopole monétaire donne un pouvoir de censure aux banques, ce qui permet indirectement à l’État d’affermir son contrôle sur les capitaux et de prélever l’impôt plus facilement.

Bitcoin a spécifiquement été créé pour répondre à ce double problème. Pour les maximalistes et beaucoup d’autres bitcoineurs, le cœur de la valeur du bitcoin réside dans le fait qu’il constitue une monnaie saine (sound money), c’est-à-dire une « monnaie librement choisie par le marché, et qui reste sous le contrôle de ses détenteurs, à l’abri des ingérences et des interventions coercitives » pour reprendre les termes de Saifedean Ammous. Le bitcoin dispose en particulier de deux caractéristiques, qui émergent de l’aspect décentralisé du système et que les monnaies gouvernementales n’ont pas : il est difficile à produire et difficile à censurer. En ce sens, le bitcoin se rapproche des métaux précieux et, surtout, de l’or.

 

L'or et le bitcoin small

 

 

Pourquoi Bitcoin est unique

Cela nous amène donc à nous poser la question qui nous intéresse dans cet article : si le bitcoin possède les caractéristiques d’une monnaie saine, pourquoi les autres cryptomonnaies, qui s’inspirent grandement de sa conception de base, ne pourraient-elles pas aussi être rares et incensurables ?

Pour y répondre, il faut constater que ces qualités ne proviennent pas du code de Bitcoin, qui est disponible en source ouverte et qu’il est possible de copier autant qu’on le souhaite, mais des forces économiques qui le protègent : Bitcoin forme en effet un système économique complexe qu’il est dur de répliquer.

Tout d’abord, il est issu d’une « immaculée conception » telle que les maximalistes aiment l’appeler, c’est-à-dire d’une croissance initiale qui a été organique et anarchique, ce qui le distingue des autres cryptomonnaies.

En étant créé en premier, Bitcoin a en effet échappé à beaucoup des inconvénients rencontrés par les protocoles lancés ensuite : il n’a pas été attaqué dès le premier jour et il n’a pas attiré tout de suite la cupidité des spéculateurs, mais il a été construit progressivement par des idéalistes qui se demandaient si ce curieux système pouvait fonctionner. Ceci donne notamment au bitcoin l’une des distributions les plus justes de l’écosystème puisque les bitcoins qui existent actuellement ont été minés et sont passés de main en main, et ont gagné leur valeur au fur et à mesure du temps : aucune prévente ni aucune pré-allocation n’a eu lieu comme pour l’éther, le ripple, l’éos ou le iota.

De plus, il est important de noter que le créateur de Bitcoin, le mystérieux Satoshi Nakamoto, a disparu en 2011 laissant les rênes du projet à une multitude de personnes : cela fait du bitcoin une monnaie acéphale, sans meneur. Bitcoin se sépare donc de beaucoup d’autres protocoles crypto-économiques dont le développement général est bien souvent influencé par une personnalité unique, comme Ethereum est influencé par Vitalik Buterin, Litecoin par Charlie Lee et EOS par Dan Larimer.

Ensuite, avec ses 10 années d’existence, Bitcoin possède une certaine longévité dont ne disposent pas les autres cryptomonnaies. Bitcoin peut ainsi être comparé à un rat d’égout, qui survit dans un environnement hostile : il est rempli de défauts, mais il est terriblement bien adapté au contexte d’adversité dans lequel il évolue, que ce soit du point de vue technique, économique ou social. Et cette longévité renforce la confiance qu’on peut avoir dans le système conformément à l’effet Lindy : plus Bitcoin survit longtemps, plus son espérance de vie augmente.

Cela est d’autant plus vrai que Bitcoin bénéficie d’un point de Schelling naturel qui garantit l’inaltérabilité des règles de consensus : dans le cas d’un désaccord, toutes les parties en présence choisiront de ne rien faire et un changement contentieux ne sera jamais appliqué à ce qu’on appelle « Bitcoin ». Cela change donc de Bitcoin Cash et d’Ethereum par exemple, qui réalisent des mises à niveau régulières de leur protocole de base.

Enfin, cette résistance au changement de Bitcoin lui permet de garder une faible capacité transactionnelle par le biais d’une « taille limite des blocs » qui restreint le nombre de transactions qu’on peut inclure dans un bloc. Cette restriction préserve la possibilité pour le plus grand nombre d’entretenir un nœud complet afin d’assurer une plus grande décentralisation du réseau : en particulier, cela permet d’avoir une plus grande concurrence dans le minage et une meilleure vérification des règles de consensus. Comme le dit Sosthène dans son apologie des petits blocs, « il ne faut jamais sacrifier une parcelle de facilité de validation pour obtenir davantage de facilité de transaction […] il est beaucoup moins dangereux de pécher par excès de prudence que l’inverse ».

Selon les maximalistes, la restriction de la capacité transactionnelle n’est pas un problème, mais une nécessité technique pour préserver la décentralisation et l’immuabilité de Bitcoin : la couche inférieure (la chaîne de blocs) doit être stable, comme l’est la suite des protocoles sur laquelle se base Internet (« TCP/IP ») ; et l’activité économique doit se passer sur les couches supérieures, qui peuvent être plus évolutives. De cette manière, à l’avenir, si Bitcoin rencontre une adoption massive, l’idée est qu’une petite quantité d’acteurs paiera des sommes astronomiques pour la sécurité du réseau Bitcoin, et que l’essentiel des transactions se fera en dehors de la chaîne par le biais de solutions de scalabilité comme les chaînes latérales (Liquid, RSK, etc.), le réseau Lightning ou les bitcoins physiques d’OpenDime. Rien n’interdira non plus l’usage de solutions centralisés comme les crypto-banques qui émergent déjà aujourd’hui.

 

Les deux qualités de Bitcoin

Toutes les caractéristiques qu’on a évoquées donnent au bitcoin des qualités que les autres cryptomonnaies ne possèdent pas et que, selon les maximalistes, elles ne pourront jamais posséder.

La première qualité, qui est sans doute la plus mise en valeur par les maximalistes, est la résistance à l’inflation. Le fait que le protocole ne puisse pas évoluer de façon drastique empêche de modifier la politique monétaire du bitcoin, qui est gravée dans le code depuis le premier jour. Pour les maximalistes, ce n’est pas le cas des autres protocoles crypto-économiques qui, comme on l’a vu, peuvent être modifiés bien plus facilement que Bitcoin à l’instar de Bitcoin Cash, ou pire, qui n’ont pas du tout de politique monétaire définie comme Ethereum.

Cela fait du bitcoin une monnaie dure à produire (hard money) qui devient de plus en plus dure à produire au fur et à mesure du temps. En effet, la création monétaire de bitcoins est réduite de moitié tous les 4 ans : le taux de création monétaire qui est aujourd’hui d’environ 3,7 % par an, passera à 1,8 % par an en mai 2020, et tendra vers 0 à mesure que les années passent. Par conséquent, il ne devra jamais y avoir plus 21 millions de bitcoins en circulation.

 

Création monétaire du bitcoin

 

La deuxième de ces qualités est la résistance à la censure, c’est-à-dire qu’il est très dur pour une entité d’empêcher ou de modifier l’écriture d’une transaction sur la chaîne de blocs. Cela fait du bitcoin une monnaie souveraine, contrairement à d’autres cryptomonnaies.

D’abord, puisque le protocole est difficile à changer, il est hautement improbable de revenir sur l’historique des transactions dans Bitcoin tel que cela a été fait dans Ethereum en 2016 à la suite du du piratage de TheDAO et qui a mené à la scission entre Ethereum (ETH) et Ethereum Classic (ETC). Il est aussi impossible de geler des comptes comme l’ont fait les producteurs de blocs d’EOS en juin 2018.

Ensuite, Bitcoin est sans doute le protocole crypto-économique le moins vulnérable aux attaques des 51 %. Il possède en effet un taux de hachage suffisamment haut pour rendre exorbitant le coût de telles attaques2. À côté de cela, les branches minoritaires de Bitcoin qui partagent le même algorithme de consensus (Bitcoin Cash, Bitcoin SV) sont aujourd’hui très sensibles à ce type d’attaque : une coopérative de minage peut à elle seule réaliser disposer de la moitié de la puissance de calcul et attaquer le réseau, bien qu’elle n’y soit clairement pas incitée. Les chaînes de blocs minées par processeur graphique (GPU) sont aussi très vulnérables aux attaques des 51 % : Ethereum Classic, Bitcoin Gold et Verge en ont par exemple été des victimes.

Enfin, le fait qu’une attaque puisse être profitable sur ces chaînes alternatives plus petites provient de la possibilité pour l’attaquant de convertir ses gains en BTC : sur Bitcoin, ce ne serait pas possible, car un attaquant détruirait la crédibilité de l’ensemble de l’écosystème avec celle de Bitcoin, et se priverait d’un moyen efficace de conserver les fonds obtenus.

 

L'essence de Bitcoin
L’essence de Bitcoin selon David Puell (et les idées de Pierre Rochard)

 

Bitcoin est ainsi un système complexe dont les qualités proviennent, non pas seulement de sa conception de base, mais aussi et surtout des circonstances économiques et sociales dans lequel il évolue. Pour qu’une autre cryptomonnaie puisse disposer de ces qualités, il faudrait donc qu’elle réussisse à reconstituer ces circonstances, au moins en partie. Cependant, il existe un phénomène qui s’oppose au succès d’une telle démarche : c’est ce qu’on appelle l’effet de réseau.

 

L’effet de réseau de Bitcoin

L’effet de réseau est le phénomène par lequel l’utilité réelle d’une technique ou d’un produit dépend de la quantité de ses utilisateurs. Il s’agit d’un effet qui s’auto-alimente, qui fonctionne comme un cercle vertueux : plus il y a d’utilisateurs dans le système, plus les nouveaux utilisateurs se tournent vers ce système. L’effet de réseau peut également être exprimé par la loi de Metcalfe :

L’utilité d’un réseau est proportionnelle au carré du nombre de ses utilisateurs.

L’exemple le plus parlant de l’effet de réseau est celui qui prend place en linguistique : les gens adoptent naturellement la langue qui leur sert à communiquer avec les autres. À l’heure de mondialisation, il existe donc une tendance générale à se tourner vers les langues les plus massivement utilisées, et en particulier vers une seule langue : l’anglais. L’anglais n’est ni la langue la mieux organisée, ni la plus facile à apprendre, ni la plus facile à prononcer : à ce titre, l’esperanto, qui est une langue construite, est une bien meilleure. Mais la langue anglaise est très utilisée autour du monde, et à ce titre fait aujourd’hui office de lingua franca dans le commerce international ou dans la communauté scientifique, à tel point qu’une personne peut rencontrer des difficultés si elle ne la connaît pas.

Bitcoin, qui est un protocole de communication comme le langage, est soumis au même genre d’effet de réseau, et c’est cet effet de réseau qui fait de lui le protocole le plus connu et le plus valorisé. Bitcoin est le premier protocole crypto-économique et jouit pour cela de l’avantage du précurseur (appelé first-mover advantage en anglais), qui lui donne encore aujourd’hui la place de numéro 1 sur le marché des cryptomonnaies.

L’effet de réseau de Bitcoin peut se décomposer en une multitude d’effets de réseaux différents, qui interagissent et se renforcent mutuellement au cours du temps. Nous nous bornerons ici à en évoquer les principaux.

Le premier effet de réseau dont Bitcoin tire parti est l’effet de sécurité spécifique aux protocoles crypto-économique, qui fait que les systèmes les plus utilisés sont les plus difficiles à attaquer tant du point de vue technique que social. Du côté de la validation des transactions, dans le cas de Bitcoin, le cycle est le suivant : une hausse dans le nombre de gens voulant utiliser le bitcoin fait augmenter son prix ; cette hausse du cours attire de nouveaux mineurs ; l’apport de cette puissance de calcul accroît la sécurité du réseau ; la sécurité du réseau augmente la confiance que les gens ont dans Bitcoin et donc leur volonté d’utiliser le bitcoin ; et ainsi de suite. De même, du côté de la gouvernance, une hausse dans le nombre d’utilisateurs rend les règles de consensus plus difficiles à changer (on appelle cela l’ossification du protocole) ce qui fait augmenter la confiance qu’ont les utilisateurs dans le maintien des qualités de Bitcoin.

 

Cercle vertueux de la sécurité de Bitcoin
Cercle vertueux de la sécurité de Bitcoin selon Parker Lewis

 

Le deuxième effet de réseau qui bénéficie à Bitcoin est celui lié au développement informatique : les développeurs sont attirés par les protocoles les plus utilisés, et améliorent par leur travail l’expérience des utilisateurs de ces protocoles. Cet effet concerne les développeurs de l’implémentation de référence du protocole, Bitcoin Core, qui améliorent la sécurité et l’efficacité du code source du logiciel : c’est ainsi que Bitcoin dispose des développeurs les plus compétents (bien qu’imparfaits) et que tous les projets qui se basent sur le même code source (Bitcoin ABC pour Bitcoin Cash, Litecoin Core pour Litecoin) continuent d’en répliquer les modifications. Cet effet de réseau englobe aussi tous ceux qui développent des applications ou des solutions rendant plus facile l’utilisation de Bitcoin, telles que les portefeuilles logiciels, les portefeuilles matériels, les processeurs de paiement, les plateformes d’échange, les services de garde, les services de mélange de pièces, etc. En fait, la plupart des applications dans l’écosystème vont inclure le bitcoin par défaut. On pourrait également inclure la documentation technique dans ce cercle vertueux : Mastering Bitcoin, la référence qui explique le fonctionnement de Bitcoin, n’est pas écrit pour Bitcoin Cash par exemple.

Le troisième effet de réseau est celui qui concerne la liquidité du marché, c’est-à-dire la capacité à acheter ou à vendre rapidement un actif sans que cela ait d’effet majeur sur son prix. Dans cet effet, plus un marché est liquide, plus il attire les gros investisseurs qui peuvent alors y entrer, ce qui le rend mécaniquement plus liquide : la liquidité engendre de la liquidité. Cet accroissement de la liquidité, outre le fait qu’il améliore la profondeur du marché et réduit son écart, permet aussi de stabiliser le prix du bitcoin : ainsi, malgré sa volatilité toujours très élevée, le bitcoin est aujourd’hui la cryptomonnaie la plus stable de l’écosystème.

Le quatrième effet de réseau est l’effet de préférence monétaire, qui concerne l’usage du bitcoin en tant que monnaie : une personne préfère utiliser une seule monnaie, non seulement parce qu’il lui est ainsi plus facile de faire ses comptes (effet intrapersonnel), mais aussi parce qu’elle veut utiliser la même monnaie que ceux qui l’entourent pour ne pas avoir à échanger continuellement sa monnaie contre une autre et à payer des frais de change en permanence (effet interpersonnel). Cet effet de réseau explique notamment pourquoi l’adoption d’une monnaie par un marchand va dépendre de l’adoption des clients potentiels, et vice versa.

Le cinquième effet de réseau est l’effet de marketing, qui fait qu’il est plus facile de vendre quelque chose à une personne, si cette dernière en a déjà entendu parler. Puisque les systèmes les plus dominants sont les plus connus, cet effet va décupler leur force. De cette façon, au sein du grand public il semble que la quasi-totalité de la population a déjà entendu parler au moins une fois de Bitcoin (« Le bignecogne3 ? Ah oui ils en ont parlé à la télé ! ») alors que ce n’est pas le cas pour Ethereum.

Ainsi, ce phénomène de l’effet de réseau intervient à de multiples reprises au sein du système économique complexe qu’est Bitcoin, et c’est cet enchevêtrement de cercles vertueux qui lui donne sa force et qui fait qu’il prend le pas sur les autres systèmes du même genre. Dans un environnement où Bitcoin est déjà bien installé, il est donc légitime de se demander comment une cryptomonnaie, même techniquement meilleure que lui, pourrait se faire une place sur le marché. De cette observation, les maximalistes concluent que seul Bitcoin compte et que les autres n’ont pas d’importance. Le bitcoin est la cryptomonnaie la plus utilisée, la plus sécurisée, la plus fiable, la plus accessible, la plus liquide, la plus connue du grand public ; et cela n’est pas prêt de changer.

 

Le maximalisme est le mécanisme de défense de Bitcoin

À présent que nous avons vu ce qui rendait Bitcoin si important, il faut nous intéresser au fondement de la doctrine maximaliste : si Bitcoin dispose d’un aussi grand effet de réseau, pourquoi chercher à maximiser sa dominance de manière inconditionnelle ?

Comme on l’a vu, Bitcoin est un système économique dont les qualités proviennent des forces économiques qui le soutiennent. De cette manière, plus le prix du bitcoin est haut, plus Bitcoin est fort. Cependant cet effet est à double tranchant : une baisse du prix du bitcoin affaiblit mécaniquement le système, et c’est là tout le problème quand on sait que l’attaquant potentiel peut être un État. L’effet de réseau n’est pas assez puissant pour empêcher une dispersion des forces économiques dans les alternatives à Bitcoin, et c’est donc pour cela que les maximalistes voient dans les autres systèmes de cryptomonnaie, non pas des clones inutiles qu’on peut ignorer, mais des usurpateurs qui tentent de profiter du succès de Bitcoin, des parasites qu’il faut éliminer.

Premièrement, pour les maximalistes, la prolifération des cryptomonnaies alternatives correspond à de la création monétaire déguisée et remet en cause la rareté du bitcoin : en occupant la même niche, ces cryptomonnaies diluent son prix quand elles attirent des utilisateurs ou des spéculateurs qui auraient autrement acheté du bitcoin. Ce pourrait ne pas réellement être un problème si les cryptomonnaies alternatives n’étaient pas survendues et n’occupaient pas une telle place, mais malheureusement le marché est dominé par un engouement médiatique autour de la « technologie blockchain », engouement qui permet notamment à un certain nombre d’individus peu scrupuleux d’effectuer des préventes de jetons monstrueuses sans produit minimum viable.

Secondement, comme on l’a dit, le foisonnement des cryptomonnaies alternatives réduit la sécurité de Bitcoin, ce qui est bien plus grave. En ayant un succès économique, les concurrents du bitcoin font diminuer son prix, ce qui abaisse mécaniquement la puissance de calcul du réseau et la stabilité du protocole, et, par voie de conséquence, sa sécurité.

Le cas de Bitcoin Cash est sans doute le plus parlant. Puisqu’il fait intervenir la même fonction de hachage que Bitcoin dans son algorithme de consensus (SHA256) et qu’il a la même « image de marque » (Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash System), Bitcoin Cash constitue une menace potentielle pour Bitcoin. En cas de succès, Bitcoin Cash pourrait attirer à lui les forces de Bitcoin (utilisateurs, mineurs, développeurs), sans pour autant, selon les maximalistes, disposer des mêmes caractéristiques d’immuabilité que son frère. C’est pour cela qu’il est important pour ces maximalistes de le qualifier d’attaque contre Bitcoin, de constamment le critiquer (de manière argumentée ou non, peu importe), et de le désigner sous le nom désormais péjoratif de Bcash afin de nier son existence en tant que produit de la gouvernance décentralisée de Bitcoin.

Le maximalisme vise donc à préserver l’effet de réseau qui bénéficie à Bitcoin et dont dépendent ses propriétés de résistance à la censure et de résistance à l’inflation. Pour les maximalistes, Bitcoin est unique et le succès d’une cryptomonnaie alternative serait synonyme de défaite dans leur quête d’une monnaie saine pour le monde. C’est de cette manière qu’ils se dépeignent en défenseurs de Bitcoin, en chevaliers qui ne renoncent pas face à l’adversité, et qu’ils s’enorgueillissent profondément de lutter contre la prolifération des autres cryptomonnaies.

 

Chevalier Tone Vays Chevalier Giacomo Zucco
Tone Vays Giacomo Zucco

 

La meilleure façon de comprendre le maximalisme est de le voir comme le système immunitaire mémétique de Bitcoin4 : les maximalistes sont les globules blancs de l’organisme Bitcoin en charge de trouver et d’éliminer les substances étrangères. De cette manière, les maximalistes forment la minorité intolérante en charge de protéger Bitcoin : ils ne font aucun compromis, rejettent en bloc les autres cryptomonnaies et combattent leurs partisans comme s’il s’agissait de bactéries pathogènes.

C’est pour cela que les maximalistes sont critiqués pour leur toxicité : ils attaquent les autres projets sur les réseaux sociaux, souvent de manière non argumentée et caricaturale conformément à la culture du web, et n’hésitent pas à propager des idées virales et simplistes pour arriver à leurs fins. Mais, bien loin de nier leur comportement ou de s’en excuser, ils revendiquent leur toxicité comme une nécessité, persuadés qu’ils délivrent une « dure vérité » et qu’ils sont des missionnaires qui rendent service à la communauté. Dans une diffusion en direct du 29 septembre 2019 d’Anthony Pompliano, Aleksandar Svetski a d’ailleurs parfaitement exprimé ce point de vue :

La toxicité est vraiment importante : c’est le mécanisme des globules blancs à l’intérieur de Bitcoin. Les globules blancs sont toxiques pour la maladie, et nous, les bitcoineurs qui formons la minorité intolérante, sommes les globules blancs de Bitcoin. Nous devons rester forts et, quelle que soit la façon dont les gens nous appellent, que ce soit par le terme « toxique » ou par n’importe quel autre nom à la con qu’ils veulent nous donner, nous devons maintenir le niveau, parce que, si nous ne le faisons pas, personne ne le fera.

Le maximalisme a donc un rôle réel dans le contexte économique de Bitcoin, et les maximalistes forment les défenseurs de ce qu’ils croient être l’archétype de la monnaie saine. Ils renforcent l’effet de réseau qui donne à Bitcoin sa force, et cela semble fonctionner à première vue.

Cependant, on peut se demander si cette vision du monde est conforme à la réalité et si elle n’est pas entièrement biaisée par les phénomènes sociaux dans lesquels les maximalistes s’inscrivent. Le bitcoin est-il une monnaie saine, et ne peut-il pas être concurrencé ? Le monde doit-t-il tendre vers une seule monnaie majeure conformément à l’effet de réseau ? Ne peut-on réellement faire aucun autre usage de la technologie inventée par Bitcoin ? Le maximalisme rend-il vraiment service à Bitcoin en tant que système économique ? Nous essaierons de répondre à ces questions dans le prochain article.

 


Notes

1. En France, la monnaie imposée est l’euro. Ce dernier a cours légal dans le pays, c’est-à-dire qu’il est interdit pour un commerçant de « refuser des pièces de monnaie ou des billets de banque […] selon la valeur pour laquelle ils ont cours » (Code pénal, article R642-3). De plus, l’article 442-4 du Code pénal indique qu’il est interdit de concurrencer la forme liquide de l’euro :

La mise en circulation de tout signe monétaire non autorisé ayant pour objet de remplacer les pièces de monnaie ou les billets de banque ayant cours légal en France est punie de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende.

Pour ce qui est de la monnaie numérique, la loi est plus floue mais tout indique que l’État ne restera pas inactif. En témoigne par exemple la réaction de Bruno Le Maire, le minustre de l’économie et des finances, au projet Libra dans laquelle il affirme que « la souveraineté des États est en jeu ».

2. Le dernier ASIC de Bitmain, l’Antminer S17, a un taux de hachage de 56 TH/s et son prix est de 2322 $ d’après le site officiel. Avec une puissance de calcul du réseau approchant des 100 EH/s, une attaque des 51 % coûterait plus de 2 milliards de dollars rien que pour l’achat des ASIC. À ceci, il faudrait ajouter le coût de l’infrastructure, celui du refroidissement ainsi que celui de l’électricité nécessaire à l’attaque, comme le décrit une analyse de novembre 2018 (déjà rendue obsolète par les chiffres actuels).

3. « Bignecogne » est une retranscription de la déformation orale du mot « bitcoin », qui est difficile à prononcer pour certains francophones. On pourra aussi rencontrer « bitecogne ».

4. L’expression « système immunitaire mémétique de Bitcoin » provient de Vin Armani, qu’il a lui-même reprise d’un tweet de Giacomo Zucco.


Sources

Michael Goldstein, Everyone’s a Scammer, 11 septembre 2014.
Vitalik Buterin, On Bitcoin Maximalism, and Currency and Platform Network Effects, 19 novembre 2014.
Saifedean Ammous, The Bitcoin Standard: The Decentralized Alternative to Central Banking, Wiley, mars 2018.
Sosthène (le zélote), Apologie des petits blocs, 2 août 2018.
Giacomo Zucco, Bitcoin Maximalism Dissected (vidéo), 23 septembre 2018.
Ben Perrin, My Path To Bitcoin Maximalism, 16 juillet 2019.
Parker Lewis, Bitcoin Can’t Be Copied, 2 août 2019.

Je suis fasciné par les cryptomonnaies et par l'impact qu'elles pourraient avoir sur nos vies. De formation scientifique, je m'attache à décrire leur fonctionnement technique de la façon la plus fidèle possible.

2 Responses

  • Michael

    Liquidité,Liquidité,Liquidité,Liquidité, Liquidité

    Pour couper court à ton discours depuis 2016 Giacomo Zucco et d’autre avait mis en évidence les problèmes de conflits d’interets entre marketing et individus peu recommandable avec une technologie anti-censure.

    Voici un articles de 2016 avant la hype.
    https://steemit.com/scam/@moonjelly/how-to-create-an-ico-scam-in-5-simple-steps

    Depuis 2012 des projets naissent et meurent comme Peercoin, FeatherCoin Digibyte, Verge etc.

    100% de ces projets et basés sur la crédulité d’investisseur de ne pas à avoir dépenser le moindre effort pour avoir des Bitcoin.

    Il est très discriminant de dire qu’un individu qui supporte Bitcoin doit forcément appartenir à un groupe.
    De la même manière perdre de l’argent sur des arnaques et se faire railler par des anciens et tout aussi agaçant j’en conviens.

    Mais arretons les moratoires sur un débat tel une vis sans fin et allons tous ensemble comprendre le concept de LIQUIDITE
    https://money.usnews.com/money/blogs/the-smarter-mutual-fund-investor/2012/12/03/investing-basics-why-liquidity-matters

    Liquidité = Valeur
    0 Liquidité = 0 possibilité de vendre ou acheter = 0

    Pourquoi les états impriment de l’argent pour créer de la liquidité
    https://www.ft.com/content/2c11a972-d941-11e9-8f9b-77216ebe1f17

    Pourquoi personne ne veut entendre le concept simple de liquidité inexistante sur les monnaies alternatives à Bitcoin car c’est en contradiction avec la cohérence du soi
    https://www.youtube.com/watch?v=8WiiqssAME4

    Ludovic merci pour ton avis non éclairé sur la question et je reste disponible si tu as des questions sur ou est la liquidité
    Donc on résume pas de liquidité, pas de valeur, gros risque de ne jamais pouvoir vendre ses biens, peu de de demande potentiel, aucune confiance economique, très forte inflation et destruction de la valeur rémanente sociale.

    LiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquiditéLiquidité.

    Ok ?

    Répondre
    • Ludovic Lars

      Je suis étonné de voir ce genre de commentaire agressif sous un article qui parle des forces de Bitcoin, d’autant plus que je parle bien de la liquidité et que je n’ai pas dit grand chose sur les autres cryptomonnaies pour l’instant.

      Répondre

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